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La rationalité politique RAYMOND ARON


‘’Chaque année, en hiver, cette revue rend hommage à son fondateur. Cette fois, il s’agit d’un essai inédit en français, qui avait été publié en allemand à Stuttgart en 1983. Nous laissons le soin à Sophie Marcotte Chénard, postdoctorante en philoso- phie politique à l’université de Toronto, de présenter ce texte, qu’elle a bien voulu étudier et éditer. Nous l’en remercions.’’ COMMENTAIRE


‘’Présentation’’

‘’Raymond Aron rédigea ce texte en français, avant de le traduire et de le lire en alle- mand lors d’un colloque franco-allemand de philosophie qui s’est tenu à Porquerolles du 9 au 16 septembre 1979. Ces réflexions furent ensuite publiées sous le titre « Politische Rationalität » dans Wissenschaftliche und Nichtwissenschaftliche Rationalität, herausgegeben von Kurt Hübner und Jules Vuillemin (Stuttgart, Frommann-Holz- boog, 1983).’’

‘’Comme on le verra, cet essai présente un grand intérêt pour les lecteurs d’Aron, puisqu’il approfondit sa conception du jugement politique et expose les questions centrales qui l’ont préoccupé sa vie durant. Le propos est d’une surprenante actualité en philosophie politique. Comme il l’explique, ses remarques répondent aux réflexions de plusieurs figures centrales de la philosophie contemporaine : Paul Ricœur, Jürgen Habermas, Karl-Otto Apel et Hans-Georg Gadamer, réunis lors d’un colloque sur la rationalité pratique à l’université d’Ottawa en 1977. C’est bien par rapport à eux qu’Aron cherche à situer sa propre perspective.’’

‘’Sa tentative de définition de la rationalité politique se veut non seulement un prolongement, mais également un déplacement de l’objet du débat. Aron fait remarquer que ces auteurs ont ignoré un aspect central, voire décisif, du concept de rationalité pratique : la rationalité proprement politique. Son intervention a pour but de dégager les éléments constitutifs d’une « raison politique » à partir de la relation entre ce concept et la rationalité dite scientifique. Aron cherche à la fois à retracer les étapes menant à la configuration moderne de la rationalité et à dégager les conditions de la rationalité du jugement politique.’’

‘’Examinant diverses formes de rationalité – économique, Wertrationalität, communicationnelle – Aron en montre chaque fois les limites lorsqu’il s’agit d’expliquer des conduites politiques. La compréhension économique des conduites néglige la complexité des calculs impliqués dans l’action politique ; la rationalité en vue d’une valeur absolue omet la réflexion sur les conséquences possibles d’une action et d’une décision ; la raison communicationnelle, thématisée par Habermas et Apel, suppose une communauté où la délibération et le dialogue préexistent, alors que le domaine des affaires politiques, plus « impur », se définit également par des impératifs stratégiques et des luttes de pouvoir.’’

‘’Face à ces conceptions, Aron soutient que la rationalité politique se caractérise à la fois par l’exercice rationnel de la pensée et par une attention portée à la contingence des circonstances dans lesquelles se déploie la vie politique. Sorte de compromis entre les impératifs de la science et ceux de l’action, la raison politique qu’il envisage ne permet pas de résoudre entièrement l’antinomie wébérienne entre le caractère positif de la science et « l’existentialisme dans la pratique », mais elle parvient à en atténuer la tonalité tragique. C’est là une des différences fondamentales entre la position d’Aron et celle qu’il attribue à Max Weber. Plus optimiste que ce dernier à l’égard de la mise en forme raisonnée des décisions humaines, Aron semble maintenir ouverte la possibilité d’une science de l’action politique.’’

‘’Plus encore, les sciences sociales peuvent contribuer à éclairer les enjeux politiques non seulement par leurs prévisions, leurs analyses et leur potentiel critique, mais égale- ment par leur mode de fonctionnement. L’idée d’une rationalité réflexive, critique, en quête d’elle-même, capable d’émettre des hypothèses en différant les conclusions hâtives, capable également de se réformer à la lumière de théories ou de faits nouveaux, cette rationalité devrait idéalement pouvoir se transposer à la logique de l’action poli- tique. Qu’il s’agisse de la lecture attentive des circonstances, de la compréhension des enjeux d’une situation, de la prudence dans le choix des moyens, de l’évaluation des fins visées par l’action, la raison politique doit en dernière analyse affronter les mêmes défis que la raison scientifique : préserver, face à la multiplicité des faits et à la diver- sité des opinions, la quête de la vérité.’’

Avant de préparer ce texte, esquisse plutôt qu’étude, j’ai lu attentivement les actes du colloque d’Ottawa (octobre 1977) qui portait sur le même thème que le nôtre : la rationalité. Il n’y fut pas traité, sinon indirectement, de la rationalité politique. Les communications sur la rationa- lité pratique, celles de Paul Ricœur, de Jürgen Habermas, de Karl-Otto Appel, aboutissaient d’une certaine manière à la politique sans pour autant élaborer la rationalité spécifique de la politique, à supposer que l’on puisse la définir.

Je pense en effet que la rationalité politique, pour divers motifs, est une notion équivoque. Le mot politique désigne à la fois une pratique et la connaissance d’un domaine d’action. La rationalité sociale et la rationalité sociologique ne seraient pas confondues. En revanche, la rationalité politique concerne tantôt la conduite des gouvernés et des gouvernants, tantôt celle des analystes de ces acteurs.

Une autre équivoque résulte des deux sens du mot rationalisation. La rationalisation des choix budgétaires telle qu’elle s’est répandue dans la plupart des États industriels avancés désigne un mode de réflexion et de décision commandé par une sorte de rationalité. Le même mot sert à désigner une conduite contraire. Bien avant Nietzsche et Pareto, les hommes savaient dissimuler leurs pulsions ou leurs intérêts sous des raisonnements, justifier leurs décisions en rationalisant.

Les sociétés modernes poussent plus loin que toutes les sociétés historiques les deux formes de rationalisation. Jamais, dans le passé, les administrateurs n’avaient, je le pense, calculé le prix de la vie humaine. Jamais les hommes ne se sont, au même degré, soupçonnés les uns les autres ; jamais les philosophes eux-mêmes ne se sont, au même degré, accusés les uns les autres de dissimuler les authentiques déterminants de leurs convictions ou de leurs idées. La raison critique se donne donc pour objet tout à la fois de percer à jour des rationalisations qui camou- flent les sentiments ou les intérêts et de déter- miner le système politique qui pourrait être dit rationnel.

Le concept de rationalité

Le concept de rationalité est d’usage courant dans toutes les sciences sociales, économie, stratégie, sociologie, politique. Je voudrais marquer brièvement les diverses étapes de ce mouvement.

À l’origine se trouve, semble-t-il, l’écono- mie. La conduite du marchand, de l’acheteur, du spéculateur prête à l’interprétation dite rationnelle. L’acteur s’efforce soit de vendre au meilleur prix, pour lui le plus élevé, soit d’acheter au prix le meilleur, soit le plus bas. Les échangistes calculent l’un et l’autre leur intérêt et agissent rationnellement s’ils obtiennent le plus d’avantage avec le moins de sacrifice. Cette conduite devient le proto- type d’une conduite dite rationnelle, dans la mesure où l’acteur, en fonction de ses préfé- rences, tire le meilleur parti de ses ressources. Conduite apparemment égoïste, qui cesse de l’apparaître du moment où l’in- térêt en fonction duquel l’acteur se décide n’est pas nécessairement le maximum d’ar-gent mais peut être éventuellement le maximum d’utilité pour les autres.

La conduite économique, celle de l’homme économique, présente, dans les sociétés modernes en particulier, une caractéristique de portée considérable. La rationalité de l’ac- teur individuel est de même nature que la rationalité du système. Certes, personne ne souscrit plus sans réserves au mythe rassurant de la main invisible. Même avant la théorie générale de Keynes, les critiques du marché avaient affirmé que la rationalité des conduites individuelles ne conduisait pas à un résultat macroéconomique rationnel, que la répartition des revenus fût jugée injuste ou que, tels les moutons de Panurge, les indivi- dus, obéissant tous en même temps au même argument, amplifient les oscillations de la production ou des prix.

Ce que je voulais suggérer, c’est que l’objet de la conduite d’un acteur, maximisation ou optimisation, ne diffère pas en essence de l’objet que l’on pourrait prêter au système économique. De ce fait, la finalité est pour ainsi dire immanente à la conduite écono- mique, à la micro- comme à la macroécono- mie. Finalité qui, au premier abord, n’est pas immanente à la conduite politique ; la finalité de la conduite du candidat au pouvoir ou du détenteur de celui-ci n’est pas donnée avec la même évidence. À supposer que le candidat au pouvoir n’ait pas d’autre objet que de le conquérir, cet objet n’est pas celui des gouver- nés et il ne demeure pas l’objet unique de celui qui l’exerce.

Aussi la rationalité économique n’est-elle pas passée telle quelle à la sociologie. Il me paraît aujourd’hui encore utile de se référer à Max Weber. La définition qu’il donne de la rationalité diffère de celle de la rationalité économique. Cette dernière suppose non pas seulement délibération et réflexion, mais aussi calcul, comparaison entre ce qu’il dépense et ce qu’il obtient en contrepartie, entre les divers emplois qu’il pouvait faire de ses moyens ; la rationalité devient plus complexe en passant de la maximisation à l’optimisa- tion, en faisant entrer en ligne de compte des utilités de toutes sortes, y compris morales ou spirituelles. La rationalité finale de Weber se ramène au choix des moyens adaptés au but fixé. La conduite économique est une espèce de rationalité finale, mais tout acte de finalité finale ne ressortit pas à la rationalité économique, au moins dans la pensée de Max Weber. Pour ce dernier, la rationalité finale impli- querait la recherche des moyens efficaces ou adaptés, le souci des conséquences des moyens retenus, le but lui-même ne pouvant être dit rationnel (ni davantage irrationnel). La rationalité finale se situe, dans la pensée wébérienne, entre la conduite économique et la morale de la responsabilité. L’homme poli- tique doit calculer les moyens pour atteindre le but qu’il s’est fixé, réfléchir aux consé- quences non voulues de ces moyens et de son but ; à la différence de l’acteur économique, le but de l’homme d’État n’est pas immanent au système et certaines valeurs se dérobent à la quantification ou même à l’évaluation.

Max Weber excluait de l’interprétation rationnelle deux types d’actions, le type affec- tif et le type traditionnel, mais il introduisait une autre sorte de rationalité qu’il appelait Wertrationalität [1] et sur laquelle je voudrais présenter quelques remarques. Pour l’essen- tiel, l’idée est la suivante : l’acteur rationnel par rapport à son but délibère sur les moyens et les conséquences ; de ce fait, il est de quelque manière pragmatique, utilitaire, bien que le but puisse être sublime. Quand une population est menacée de famine, l’action rationnelle implique l’étude des moyens les meilleurs de transporter et de répartir la nour- riture. Celui qui manquerait à cette évidente obligation serait coupable, quel que soit son dévouement. Mais qu’en est-il de Rodrigue, qui défie l’insulteur de son père ? Du capi- taine qui coule avec son navire ? Dans ce cas comme dans l’autre, l’acteur obéit à un impé- ratif inconditionnel ou intériorisé. Le fils déshonoré qui survit à la honte de son père. Peu importent les conséquences. En fait, Rodrigue aurait perdu Chimène s’il avait, pour sauver son amour, reculé devant le duel. La rationalité par rapport à la valeur peut se traduire en rationalité finale. Dans le cas du capitaine, la traduction, sans être impossible, devient plus malaisée. Que le capitaine quitte en dernier le bateau se justifie par des motifs d’utilité : donner l’exemple à l’équipage, maintenir la discipline et le moral de tous. Celui qui détient l’autorité justifie les privi- lèges et les satisfactions qu’il en tire le jour de l’épreuve, où il doit assumer le maximum de danger. Mais, au moment où il ne reste plus personne à sauver, le suicide volontaire du capitaine, le refus de survivre au bâtiment, ne présente pas d’« utilité », au sens vulgaire de ce mot, encore que le sacrifice de la vie par principe ou par honneur élève l’idée que des hommes se font d’eux-mêmes. Acte expressif, symbolique ou soumission à une loi intériorisée de la profession, peu importe. Mais, là aussi, la conduite est délibérée, le but fixé, et, en conséquence, la rationalité par rapport à une valeur pourrait aussi être dite « finale ». La différence se comprend malgré tout. La rationalité finale n’implique pas la rationalité de la fin mais la délibération des moyens et des conséquences s’accorde mal avec l’obliga- tion absolue du moyen et de la fin insépara- bles : si le but est de se noyer avec le navire, si le seul moyen de réparer l’injure faite au père est de tuer celui qui l’insulta, l’acte se déroule dans un autre univers que celui de la rationalité finale. Monde de culture ou de symboles que comprennent ceux-là seuls qui appartiennent à ce monde ou qui en saisissent les significations. Vilfredo Pareto introduit une autre dimen- sion. Lui aussi, comme Weber, met l’accent sur le rapport entre les moyens et le but mais il ne tient le rapport pour logique (qui équi- vaut à rationnel) qu’à la condition que la conception du rapport moyen-but, dans la conscience de l’acteur, se projette dans la réalité. C’est la conformité entre le déroule- ment de l’action et le projet de l’acteur qui définit la conduite logique. Venu à la sociologie à partir de l’économie, Pareto prend la conduite économique pour le prototype de la conduite logique. Acheteur, vendeur, spéculateur agissent en vue de maxi- miser leur ophélimité ; l’acheteur répartit ses dépenses en fonction d’un système de préfé- rences ; le vendeur cherche à tirer le maximum de ce dont il veut se débarrasser ; le spéculateur achète pour vendre et vend pour acheter dans l’espoir d’encaisser les différences. Le calcul de l’intérêt détermine l’acteur. En va-t-il de même pour l’acteur poli- tique ? Rarement. Le candidat aux élections ne se présente pas comme un calculateur qui tient des propos ou multiplie des promesses en vue de recueillir le plus de voix possible. Il enrichit ou enrobe de discours ses démarches de candidat. Il justifie le plus souvent par des arguments d’intérêt social les avantages qu’il promet ou qu’il accorde à sa clientèle. En ce sens, il ne peut pas y avoir de politique pure qui serait l’équivalent de la théorie économique ou, tout au moins, cette politique pure différerait radicalement de la théorie de l’équilibre. Celle-ci, en effet, suppose des acteurs rationnels, calculant leur intérêt, dont la rivalité aboutit idéalement à un équilibre qui, dans certaines conditions, peut être considéré comme norme rationnelle. On peut définir le maximum d’utilité pour une société, l’état à partir duquel on ne pourrait augmenter l’utilité de certains sans diminuer l’utilité de certains autres. Or, selon Pareto, il n’y a pas de pont scientifique pour comparer les satisfactions de sujets différents. Selon Pareto, selon Max Weber aussi, il n’y a ni équilibre politique ni maximum d’utilité politique pour les citoyens comparables à ces concepts de l’économie. Quelle que soit la définition précise que l’on choisisse de la poli- tique, celle-ci contient deux traits caractéris- tiques : l’entité souveraine se trouve en rela- tion avec d’autres entités souveraines sans tribunal pour trancher les procès, sans force armée pour imposer les verdicts d’un tribunal ou d’un arbitre ; d’autre part, à l’intérieur d’une entité complexe, les positions clés sont détenues par un petit nombre d’hommes ; ces derniers prennent des décisions qui les favori- sent eux-mêmes ou leur clientèle. En d’autres termes, l’anarchie du monde international, la hiérarchie du pouvoir à l’intérieur du système politique excluent une rationalité politique comparable à la rationalité économique. Max Weber et Vilfredo Pareto ont donné à cette idée que je viens d’exprimer en langage vulgaire une expression plus philosophique. La démonstration de Pareto se fonde sur la distinction du maximum d’ophélimité pour une société et du maximum d’ophélimité de la société. La première notion se rapporte aux satisfactions des individus, la deuxième à la gloire, au prestige, à la puissance de l’entité considérée comme une personne. Transposée dans l’époque actuelle, cette distinction, qui parfois se rapproche d’une alternative, illustre le contraste entre la puissance militaire de l’Union soviétique et le niveau de vie relati- vement bas de la population. Entre ces deux objectifs, la science ne peut trancher. Pareto aurait même trouvé une ironique confirma- tion de sa théorie des « dérivations » dans la contradiction entre l’idéologie marxiste-léni- niste qui se présente, à l’horizon, comme l’abondance absolue et qui, depuis plus de soixante années au pouvoir, rationalise le sacrifice des consommateurs au profit des investissements et des armements. Max Weber fonde sa théorie de l’hétérogé- néité radicale entre le choix des moyens et la détermination des fins sur l’incompatibilité radicale entre les diverses fins que l’individu ou la collectivité peut se fixer : beauté et moralité, justice et puissance ne s’appellent pas l’une l’autre. Bien plus, les valeurs – tels les dieux sur l’Olympe – poursuivent leurs querelles soustraites à la conciliation ou à la réconciliation. Il va sans dire que la rationalité économique telle que l’analyse la théorie de l’équilibre ne dicte pas scientifiquement une gestion aux responsables. Mais on peut se rapporter à la rationalité économique pour apprécier une certaine gestion, on peut éventuellement mesurer l’écart entre l’optimum théorique et le résultat obtenu. Au premier abord, le commentateur ne dispose pas d’une telle réfé- rence pour porter un jugement politique. Ajoutons que Talcott Parsons, qui voulut élaborer un sous-système politique sur le modèle du sous-système économique, suggère malgré lui la différence entre ces deux sous- systèmes. Il attribue au sous-système écono- mique la fonction d’adaptation, au sous- système politique la fonction de peser les goals, les buts de la collectivité. Manifeste- ment, la détermination des buts requiert des décisions et exerce un rôle déterminant sur les autres sous-systèmes. De plus, le rapproche- ment de money et de power, afin de trouver un concept majeur qui désigne l’enjeu ou l’ins- trument de chacun des deux systèmes, ne confirme guère la théorie elle-même. On peut bien dire, comme aimait à le faire Talcott Parsons, qu’aucun sujet n’est totalement dépourvu de puissance, de même que le plus pauvre possède encore dans la poche quelques cents. Mais la puissance-power de la politique ne se réduit pas à la capacité de faire – en ce sens, aucun membre de la société n’est totalement privé de puissance. La puissance dans le système politique concerne avant tout la capacité d’une personne d’obtenir d’autres personnes une conduite conforme à sa volonté ou à ses désirs, ou encore la capacité d’une personne de contraindre, par ses décisions, le comportement d’autres personnes. La puis- sance-power constitue une relation inégalitaire entre les personnes, entre celui qui commande et celui qui obéit, entre celui qui décide et celui qui exécute.

La politique

Dans quelles directions peut-on chercher la rationalité de la politique ainsi conçue ? Le même Max Weber, qui maintenait le fossé entre la connaissance objective et la décision politique non rationnelle, a mis l’ac- cent, plus qu’aucun autre sociologue, sur la rationalisation de la société moderne. Prenons quelques exemples qui ne préten- dent pas à l’originalité. Tous les individus sont enregistrés, avec un numéro de la Sécurité sociale ; chacun est détenteur de droits, prévus et précisés par la législation, qu’il s’agisse de santé ou de retraite. Les cas sont définis avec précision, les remboursements calculables à l’avance. Une immense bureaucratie prend en charge les dépenses de santé sous une forme ou sous une autre : le tiers-payant, dans le système présent, s’interposant entre le malade et le médecin sans en briser la relation directe. Que signifie la rationalisation dans cet exemple ? Classer les cas par catégories de personnes, par catégories d’actes médicaux ou chirurgicaux, etc. La diversité des personnes et des soins est réduite à un certain nombre – important mais limité –, de telle sorte que les droits de chacun se déduisent, comme dans une opération logique, des règles établies. La rationalisation s’applique de même à l’organisation du travail, à la technique de production, à la bureaucratie elle-même. Rationalisation dans l’usine pour réduire les heures nécessaires à la production, donc le prix de revient. La rationalisation dérive du calcul économique lui-même. Les instruments mathématiques renouvellent indéfiniment la rationalisation. Le pouvoir politique procède lui-même à la rationalisation de ses propres décisions. La formule relativement nouvelle en France – la rationalisation des choix budgétaires (les Américains font de même sous un autre nom) – reproduit à un niveau supérieur la démarche des rationalistes au niveau des entreprises. L’idée directrice de la rationalisation des choix budgétaires ne diffère pas, en principe et en inspiration, de toutes les rationalisations : réduire le coût pour un rendement donné ou accroître le rendement à frais constants. Le décideur étatique ne doit pas seulement comparer les diverses méthodes qui peuvent conduire à un but donné mais comparer aussi la valeur relative de divers buts par rapport à un but ultérieur. Il ne suffit pas de comparer les coûts relatifs de l’autoroute et de la ligne de chemin de fer à grande vitesse mais aussi d’estimer les répercussions possibles de l’une et de l’autre infrastructure ou moyen de trans- port. Prenons le cas de la Défense nationale. Le gouvernement doit répartir entre les trois armes, entre diverses sortes d’armes un montant donné de milliards de francs. La rationalisation exige, de la part des services financiers, une estimation de l’efficacité probable de telles armes par rapport aux dangers ou menaces prévisibles. À supposer que l’on redoute une attaque massive de chars, quelle part convient-il d’attribuer aux armes antichars ou aux chars eux-mêmes ? La rationalisation du budget de Défense est suspendue à des jugements et sur la conjonc- ture internationale et sur l’efficacité des diffé- rents matériels. En ce domaine, la rationali- sation vaudra ce que vaudront les hypothèses en fonction desquelles elle sera menée. On connaît, aux États-Unis, un exemple, symbo- lique et lamentable, de la rationalisation. Le secrétaire de la Défense insista sur la construction d’un avion qui, avec de faibles variations, pourrait être utilisé par les trois armes. La faible perte de l’efficacité de l’ap- pareil, adapté aux besoins des trois services, serait plus que compensée par l’acquisition d’autres armes dont le financement pourrait être permis grâce à l’économie réalisée par le choix d’un prototype unique. Le résultat fut un appareil exceptionnellement coûteux, avec une fréquence d’accidents élevée ; finalement, la marine fit construire son propre appareil. Certains calculs budgétaires suscitent des réactions indignées. Si les responsables s’in- terrogent sur les meilleurs moyens de réduire les pertes humaines sur la route avec les fonds à leur disposition, ils en viennent à calculer le prix de la vie humaine (coût de la formation d’un individu pendant les années de non- travail, production prévisible pendant les années d’activité, etc.). Un tronçon supplé- mentaire d’autoroute est-il plus rentable que la suppression des passages à niveau ou de routes à trois files ? La valeur monétaire des vies épargnées se mesure au coût des diffé- rents moyens envisagés. Cette sorte de ratio- nalisation prête à des réactions intelligibles. Dans l’enseignement, les occasions de ratio- nalisation budgétaire ne manquent pas. Le nombre des étudiants qui passent une ou deux années dans l’Université et la quittent sans diplôme est en France considérable. Le coût en installations et en enseignants de ces centaines de milliers d’étudiants est-il ration- nellement justifié ? En d’autres termes, ne pourrait-on pas dépenser ces sommes avec un rendement supérieur ? La réponse plausible vient d’elle-même à l’esprit. La démonstration exigerait d’établir la valeur supplémentaire acquise par les étudiants sur le marché du travail grâce à une année ou deux dans l’Uni- versité et de comparer cette valeur à celle que produirait un autre emploi des mêmes sommes. Démonstration probablement possi- ble qui se heurterait à deux objections, poli- tiquement insurmontables : la réforme des conditions d’accès à l’Université provoquerait des résistances ou des révoltes ; le profit d’une année à l’Université, même s’il est quantifia- ble sur le marché du travail, n’est pas humai- nement quantifiable. 1. Mais c’est à cette rationalisation formelle que Herbert Marcuse, au centenaire de la naissance de Max Weber, consacra son discours, Industrialisierung und Kapitalismus. Cette rationalisation formelle, selon Herbert Marcuse, n’est que fictivement, idéologique- ment neutre. La raison technique se révèle en tant que raison politique parce que cette raison technique et cette raison politique étaient données au point de départ de ce mouvement historique. Ou encore la rationa- lisation formelle est en fait matérielle. « Als gezähmter Geist ist die Maschine nicht neutral ; technische Vernunft ist die Jeweils herrschende gesellschaftliche Vernunft ; sie kann in ihrer Struktur selbst verändert werden. Als technische Vernunft kann sie zur Technik der Befreiung gemacht werden [2]. » Je reviendrai plus loin sur la critique de Herbert Marcuse. Pour l’instant, j’en reste à l’idée de la rationalisation formelle qui demeure caractéristique de nos sociétés et qui continue de se développer sous diverses formes. Et j’en viens à la thèse wébérienne de l’opposition entre moyens et fins, rationalisa- tion formelle et rationalisation matérielle. La rationalisation des choix budgétaires atténue le caractère arbitraire des décisions prises par les hommes politiques dans la répartition des dépenses étatiques. Les dépenses demeurent le reflet, l’expression d’une hiérarchie de préférences, comme le panier de la ménagère, avec cette importante réserve que les gouver- nants, dans les démocraties, sont soumis aux pressions des électeurs et des groupes d’inté- rêt, et qu’en dernière analyse les budgets résultent, en une large mesure, de la force relative des divers groupes sociaux. La rationalité du décideur budgétaire reste parente de la rationalité économique. La rationalité dont traitent les analystes améri- cains de la stratégie nucléaire s’inspire davan- tage de la rationalité des joueurs de stratégie (en dernière analyse, autre version de la ratio- nalité économique). Les stratèges de toutes les époques étaient par définition des acteurs de rationalité finale. En fonction de leur connaissance de l’ennemi et de leurs forces propres, ils livraient bataille ou l’évitaient, prenaient l’offensive ou restaient sur la défen- sive, tentaient de surprendre leur opposant et atteindre leurs buts, prendre une position, affaiblir ou détruire l’armée adverse, etc. La nature des armes nucléaires, en raison de leur monstrueuse puissance de destruction, créa un problème nouveau, plus politique que mili- taire. Dans quelles circonstances la menace de recourir à ces armes serait-elle crédible pour un acteur rationnel ? Pour définir rigoureusement un acteur rationnel, en ce cas, il faudrait tenir compte tout à la fois de la probabilité que le dissua- deur mette sa menace à exécution et du coût qu’entraînerait pour lui l’action effective du dissuadeur. Selon ce mode de raisonnement, les gouvernants du Vietnam du Nord auraient dû être dissuadés par la force nucléaire des États-Unis. Mais, en fait, ils ont pensé, à juste titre, que la probabilité du recours des États- Unis aux armes nucléaires était nulle. En France, les hommes politiques et quelques militaires ont élaboré la thèse de la « sanctuarisation » du territoire national. Un pays qui détient une force nucléaire, relative- ment invulnérable, est assuré que son terri- toire ne sera pas attaqué. En dépit de la disproportion entre la force nucléaire fran- çaise et la force nucléaire soviétique, la dissuasion de la première s’exercerait selon la rationalité. L’avantage qu’assurerait à l’Union soviétique la capitulation ou l’occupation de la France n’équilibrerait pas les pertes qu’elle pourrait subir du fait des missiles s’abattant sur Moscou ou sur Leningrad. Sans, bien entendu, entrer dans ces contro- verses extra-philosophiques, je m’en tiendrai à un seul cas. Est-il rationnel, pour le prési- dent de la République française, de prendre l’initiative d’utiliser les armes nucléaires en réplique à une attaque soviétique menée par des armes classiques ? On peut pour le moins mettre en doute la rationalité d’une décision qui pourrait entraîner la destruction de la France. De l’autre côté, l’agresseur éventuel ne pourrait pas exclure entièrement cette éventualité. La dissuasion, en ce cas, se rapproche du bluff et, si l’on veut une expres- sion apparemment plus savante, l’affectation de l’irrationalité deviendrait la rationalité même. La spéculation sur les armes nucléaires et la dissuasion n’atteignent jamais à une vérita- ble rigueur. Depuis 1945, ces armes n’ont jamais été utilisées effectivement et on ne peut même pas affirmer qu’elles ont jamais dissuadé un État de faire quelque chose qu’il aurait fait en l’absence de ces armes. Ni la Corée du Nord ni le Vietnam du Nord n’ont été dissuadés par les armes nucléaires des États-Unis. L’ampleur des destructions que provoqueraient ces armes est telle qu’il est malaisé d’imaginer un autre enjeu qui en justi- fie l’emploi que l’existence même de la nation elle-même. Peut-être n’auront-elles d’autre fonction que de se paralyser les unes les autres. En tout état de cause, sur le plan de l’analyse formelle, le calcul de la rationalité stratégique diffère de la rationalité écono- mique par l’absence d’une unité de mesure pour quantifier l’enjeu du conflit diplomatique et les gains ou pertes des différents belligé- rants dans les divers scénarios concevables. L’interprétation de la conduite des élus et des électeurs en langage économique présente moins de difficultés que celle du stratège disposant d’armes nucléaires. En effet, le candidat ou l’élu, qui redeviendra un candi- dat, vise des suffrages et il ne peut pas ne pas calculer l’effet de ses propos et de ses actes sur ses électeurs. Il est irrespectueux mais non absurde de rapprocher la compétition de deux partis pour la majorité des suffrages et la concurrence de deux entreprises pour la clien- tèle. Parmi les théoriciens américains, Anthony Downs, le plus connu d’entre eux, a élaboré des modèles de compétition à deux partis et a ensuite compliqué le modèle en tenant compte de la pluralité des partis. De ces modèles, on déduit certaines propositions qui ont été confirmées par l’expérience. Il n’en subsiste pas moins une différence significative entre le calcul des firmes en concurrence et des partis en compétition. Les firmes se donnent pour ce qu’elles sont, elles ne dissimulent pas la fin de leur activité ; en revanche le candidat, s’il ne nie pas défendre certains intérêts sectoriels de sa circonscrip- tion ou d’une catégorie socio-économique, se présente aussi comme dévoué à l’intérêt de la collectivité tout entière. Même dans les pays où la compétition électorale est moins idéo- logique, chaque candidat, chaque parti se réclame de certaines idées qui transcendent les exigences concrètes, circonstancielles de chaque classe d’électeurs. La théorie écono- mique du candidat, telle que la conçoit Antony Downs, aurait scandalisé Edmund Burke ; elle n’a pas cessé depuis longtemps de scandaliser. Joseph Schumpeter en avait esquissé les fondements, et la parenté de style entre concurrence économique et compétition politique est une vieille idée. Mais ces théo- ries ou ces modèles simplifiés ne saisissent qu’une dimension de la vie politique. Selon les pays et les modes de scrutin, les calculs des candidats et des élus varient. Dans une circonscription française, l’élu accroît ses chances de réélection par les services rendus à ses électeurs autant ou plus que par les mesures prises par le gouvernement, dominé par le parti auquel il appartient. Il dépend aussi de la réussite de son parti au pouvoir, la réussite n’étant plus définie de manière rigoureuse mais, à notre époque, incluant le taux de croissance, d’inflation, la monnaie, la position dans le monde. L’homme politique au pouvoir, s’il doit tenir compte des répercus- sions sur sa clientèle de ses actes et de ses propos, ne peut pas ignorer non plus les conséquences de ces mesures sur l’ensemble du pays, les réactions des électeurs non engagés, l’impression d’équité ou de compé- tence qu’il donne à la masse peu politisée. Le calcul des voix, amoral mais non immoral, élément de la conduite du candidat et de l’élu, ne constitue pas le tout de la conduite du gouvernant potentiel ou actuel. Et le calcul inclut tant de paramètres que les acteurs eux- mêmes sont probablement incapables de déterminer exactement la décision rationnelle. Ajoutons que la représentation, courante aux États-Unis, des rapports entre la société et l’État omet pour ainsi dire la politique étrangère. Les politistes décrivent un système dans lequel l’impulsion vient de la société, articulée en groupes multiples, qui adresse au pouvoir des demandes : la réponse à ces dernières satisfera ou non les groupes inté- ressés qui répondront à leur tour par de nouvelles demandes. Le circuit s’accorde gros- sièrement avec la représentation que se font les Américains eux-mêmes de ce qui est et ce que doit être leur polity, leur politique. Repré- sentation qui occulte ce que des philosophes européens ont presque toujours tenu pour la fonction première de l’État, la défense à l’égard de l’extérieur. Il serait plus difficile encore de préciser la rationalité de l’électeur. Les études empi- riques ne révèlent pas l’électeur comme un être de raison et de calcul. Dans nombre de pays de démocratie libérale, en Grande- Bretagne, en France, une fraction importante des électeurs déposent toujours le même bulletin dans l’urne, quelles que soient les circonstances. Au moins en période tranquille ou normale, il semble que 35 à 40 % des voix vont d’un côté à gauche, de l’autre à droite, quelle que soit la conjoncture. Au deuxième tour, en 1965, 45 % des Français préférèrent Mitterrand au général de Gaulle – ce qui n’implique pas que tous ces 45 % souhaitaient authentiquement la victoire de celui auquel ils accordaient leur suffrage. Aux États-Unis également et en Grande-Bretagne, il existe des fidélités permanentes : des électeurs préfèrent toujours des démocrates aux répu- blicains, des travaillistes aux conservateurs (ou inversement). Ce ne sont pas toujours les plus politisés, les mieux informés qui, en passant d’un parti à l’autre, renversent la majorité au pouvoir. Les analystes des élections dégagent des motivations multiples qui agissent sur les élec- teurs, aux États-Unis par exemple. Ils quanti- fient l’influence qu’a exercée le catholicisme de J. F. Kennedy sur le choix des électeurs ; ils évaluent, dans chaque circonscription ou dans le parti tout entier, la répartition des suffrages dans les diverses catégories, classe sociale, origine ethnique, religieuse, niveau de revenu, activité professionnelle, moins sujets économiques qu’hommes sociologiques condi- tionnés par les divers facteurs de leur milieu. Conditionnés mais non déterminés. Les élec- teurs ne sont pas tous fixés dès le début de la campagne électorale ; des leaders d’opinion convainquent parfois et entraînent leurs proches ou leurs compagnons de travail. L’ex- plication causale des choix électoraux ne démontre ni même ne suggère que des indi- vidus soient esclaves de leur situation ou de leur milieu : des millions d’antipapistes votè- rent pour J. F. Kennedy, des millions d’ou- vriers votent pour les conservateurs en Grande-Bretagne. Si l’acte rationnel exige la délibération, l’examen des avantages ou des inconvénients probables de la victoire d’un parti (ou d’une coalition) ou de l’autre, minoritaires sont les électeurs qui agissent rationnellement. Si nous reprenons les concepts de Max Weber, on pourrait dire que la plupart des électeurs agis- sent en fonction de leurs valeurs, selon leurs traditions ou bien enfin sous le coup d’émo- tions ou de sentiments. Conduite, en dernière analyse, intelligible. Sauf dans les circonscrip- tions les plus étroites, dans les élections muni- cipales, où chaque voix compte, celui qui met son bulletin dans l’urne n’éprouve guère le sentiment qu’il implique un résultat. Il est incité à manifester ses convictions plutôt qu’à s’interroger sur les conséquences, pour lui- même ou pour le pays, de la victoire d’un parti ou de l’autre. En revanche, la victoire ou la défaite de son parti, il s’en réjouit ou il en souffre immédiatement comme le supporter d’un club. Des millions de Français ont souf- fert de la défaite de la gauche en mars 1978, même si nombre d’entre eux doutaient de la réussite d’un gouvernement socialiste-commu- niste. « J’ai toujours vécu à gauche », écrit à la première page un écrivain-universitaire. Ce serait caricaturer la réalité que de réser- ver la rationalité finale aux gouvernants et les trois types de conduite aux gouvernés. Ce qui est évident, c’est que, par profession ou par position, le candidat ou le gouvernant doit calculer, connaître le corps électoral, parler et agir en fonction de ceux qui comptent sur lui ou le combattent, faire voter des lois par l’As- semblée et promouvoir des réformes souhai- tées soit par ses fidèles ou par l’opinion non engagée. L’électeur ou plutôt le travailleur, par l’intermédiaire de son organisation professionnelle, exprime, lui, des revendica- tions rationnelles, au sens de : conformes à ses intérêts. Si l’électeur semble plus idéo- logue que le gouvernant, c’est qu’il sait mal quel gouvernement favorisera ses intérêts ou que sa fidélité à une idéologie l’emporte sur toute autre considération. Enfin, entre gouvernés et gouvernants, au moins dans les sociétés modernes développées, les idéologies, les systèmes de valeurs créent une sorte de communauté. Les uns et les autres perçoivent le monde politico-historique à travers les mêmes idéologies. Ces dernières, qui déter- minent les votes des gouvernés, commandent parfois aussi les décisions des gouvernants. Pendant la guerre, alors que le IIIe Reich manquait de tout, Hitler consacra des ressources importantes, en particulier des moyens de transport, à la déportation de millions de Juifs en vue de leur extermination. Décision évidemment « irrationnelle » par rapport à l’objectif, apparemment prioritaire, de gagner la guerre. Mais Hitler jugeait, semble-t-il, que l’extermination des Juifs consti- tuait un objectif prioritaire, avant même la victoire militaire (peut-être celle-ci apparaissait- elle impossible à partir de 1942). Irrationnelle par rapport aux besoins de la machine de guerre, la décision était rationnelle par rapport à la prévision-volonté qu’il avait proclamée maintes fois : les Juifs ne survivraient pas à la guerre qu’ils avaient provoquée. Il est facile de mentionner aussi des « irra- tionalités » de la gestion soviétique. Par rapport à quel but la Grande Purge, la déci- mation du corps des officiers, celle de la bureaucratie, du parti lui-même ont-elles été des moyens adaptés ? Aujourd’hui encore, dans un autre ordre, les bas niveaux des salaires entretiennent l’absentéisme. Dans les kolkhozes, les paysans montrent ce dont ils sont capables sur leur lopin de terre individuel alors que, dans le travail mal rémunéré, ils témoignent d’inefficacité. Par rapport à l’ob- jectif occidental de production et de produc- tivité, l’irrationalité de la gestion soviétique éclate aux yeux : le jugement demeure-t-il le même si l’on se réfère à l’idéologie soviétique et aux dogmes économiques qu’elle fonde ? Par ce biais, nous retrouvons le problème que posait la critique de la rationalisation formelle par Herbert Marcuse. Nous retrou- vons aussi les débats sur la rationalité pratique qui se déroulèrent au colloque d’Ottawa de 1977. Peut-on juger de la rationalité des régimes politiques eux-mêmes ?

La rationalité des régimes

Max Weber et Vilfredo Pareto ont tous deux voulu démontrer pourquoi aucun régime poli- tique, aucune organisation de la société globale ne s’imposerait à une Raison pratique comme la vérité scientifique à la Raison théo- rique. Les arguments majeurs de Pareto me paraissent les suivants. La confrontation entre le maximum d’utilité pour et le maximum d’utilité de n’autorise aucun choix rationnel, moral ou pragmatique. Les satisfactions données aux individus risquent, en affaiblis- sant la capacité de résistance de la collecti- vité, de conduire à une défaite qui, à la suite, atteindra tous les individus en même temps que la collectivité en tant qu’acteur sur la scène internationale. L’opposition « maximum pour/maximum de » provient de l’analyse économique mais elle reprend implicitement une idée classique de la philosophie : la société la meilleure ne peut s’accomplir que dans la solitude. Dès lors qu’une société vit parmi d’autres sociétés qui ne se soumettent ni à une loi ni à un tribunal, le souci de la puissance (ou de la capacité de défense) risque d’entrer en contradiction avec l’idéal de justice et de moralité. Le deuxième argument de Vilfredo Pareto, non technique mais historique, tient à la struc- ture de toutes les sociétés et à la nature de l’homme social. Toute collectivité est dominée, dirigée par une minorité qui tire profit de son pouvoir. Ces minorités dégénè- rent plus ou moins rapidement. D’autres minorités se manifestent et, par la violence ou la ruse, éliminent l’élite fatiguée ou se mêlent à elle. Si la structure de toute société est telle, la notion même de la société la meilleure n’a guère de sens. L’expérience historique, scien- tifiquement interrogée, nous enseigne à quelles conditions s’établit un équilibre de la société globale. Mais cet équilibre ne consti- tue ni un état durable ni une norme. La vie politique est par essence conflit entre les classes et les nations : aucune raison morale, à prétention universelle, ne peut s’ériger en norme. C’est la science qui établit les régula- rités et qui aide les quelques acteurs, portés à l’étude, à tirer les leçons incluses dans ces régularités. L’argumentation de Max Weber s’accorde partiellement au moins avec celle de Pareto. L’exercice de la raison consiste dans la recherche de la vérité scientifique. Celle-ci n’atteint ni l’essence ni la totalité. La connais- sance reconstitue des ensembles partiels des sociétés du passé, elle explique pourquoi tels ou tels événements se sont passés, la réponse au pourquoi étant la cause. Certes, les sciences de la culture, à la différence des sciences de la nature, atteignent à la compré- hension, à savoir aux significations incluses dans les conduites des hommes et les monu- ments ou œuvres édifiés par ces derniers. Mais la signification visée par la science est le sens vécu, autrement dit la réalité. La socio- logie des religions ne donne aucune réponse à l’interrogation : quelle est l’essence de la religion ? Pas plus que la sociologie de la poli- tique ne donne réponse à l’interrogation : quel est le régime le meilleur ? La première partie de l’argumentation pour- rait être reprise par Karl Popper dans un langage différent. Si la rationalité s’exprime dans la vérité scientifique, elle ne peut pas déterminer les fins de la pratique. Elle peut seulement instruire les moyens dont l’emploi conduira probablement aux buts choisis. Ce choix, non rationnel puisqu’il n’est pas dicté par la science, Max Weber tend à le présenter irra- tionnel et pathétique. Tout d’abord, il oppose l’une à l’autre deux attitudes, en tant que telles morales, mais contradictoires : celle de la responsabilité et celle de la conviction (Verant- wortung et Gesinnung). Celui qui refuse incon- ditionnellement la violence, le pacifiste, mani- feste sa foi en prenant en considération les conséquences de ses actes. De même, celui qui offre l’autre joue à celui qui l’a frappé une première fois témoigne de sainteté ou de lâcheté. Le Sermon sur la Montagne symbolise l’essence de la moralité telle que Max Weber la concevait : les responsabilités de la politique entre les nations et les classes excluent le respect de la morale chrétienne ou kantienne. Un autre argument accentue l’irrationalité du choix existentiel ou politique. Chacun de nous doit choisir son dieu ou son démon, parce que les valeurs suprêmes ne s’accordent pas, bien plus s’excluent les unes les autres. La collectivité qui aspire à une place parmi les grands de ce monde doit accepter les contraintes et les obligations de la Machtpoli- tik [3]. Du coup, elle renoncera à certaines vertus, à certains charmes de quelques communautés germaniques, soustraites à la rivalité des monstres froids. Max Weber illus- tre le thème de la lutte entre les dieux par divers exemples inégalement convaincants. (Par exemple, l’impossibilité d’établir une hiérarchie entre la culture allemande et la culture française sera aisément acceptée : pourquoi choisir ? pourquoi chercher le supé- rieur et l’inférieur ?) Dans le symposium d’Ottawa, plusieurs participants, et en particulier Appel et Haber- mas, se sont référés à la solution de Max Weber, qu’ils résumaient de la manière suivante : science positive et partielle, choix irrationnel. Ils voulaient dépasser ou les limites de la science ou l’irrationalité du choix. Herbert Marcuse, Jürgen Habermas, tous deux issus de l’École de Francfort, se rappor- tent à Marx pour dépasser Max Weber, ce dernier ayant d’ailleurs pensé le monde moderne à la suite de Marx et contre lui. Tel que le marxisme est couramment, vulgaire- ment interprété, il comporte une rationalité à la fois scientifique et différente de la rationa- lité de la science positive, saisie partielle de la réalité, expliquée causalement. En dépit des différences entre Horkheimer, Adorno et Marcuse, il subsiste chez tous trois une ratio- nalité, Vernunft et non pas Verstand, au nom de laquelle ils jugent et condamnent le monde. Je prends pour exemple Herbert Marcuse qui, dans ses dernières années, a joui du plus grand prestige et qui fut acclamé à Tübingen pour sa conférence sur et contre Max Weber. Herbert Marcuse évoque les diverses moda- lités de la rationalisation dont nous avons été les témoins, y compris la rationalisation des camps de concentration. « Er hat die “affluent society” nicht erlebt, die im Angesicht von unmenschlichem Elend und methodischer Grausamkeit ihre unvorstellbaren technischen, materiellen und intellektuellen Kräfte verschwendet und zur permanenten Mobilisie- rung mißbraucht [4]. » Cette description de l’affluent society relève plutôt de l’art oratoire que de l’analyse, mais laissons. La société capitaliste, à l’époque où se tenait le congrès, en 1965, se révélait capable d’assurer un déve- loppement prodigieux des forces de produc- tion – ce qui, selon Max Weber, ne met pas fin aux conflits entre les classes et les nations. Herbert Marcuse met, implicitement, au débit de la rationalité formelle, de la rationalisation capitaliste les aspects de la réalité qui, à ses propres yeux, sont irrationnels, cette irratio- nalité étant mesurée par rapport à un mode d’existence humaine qui n’est pas élaboré. 1. Max Weber lui-même a reconnu cette évidence : toute organisation rationalisée, bureaucratique, est soumise à un élément non bureaucratique, à une domination d’autre nature. La soumission de la structure bureau- cratique à un pouvoir non rationnel reproduit l’opposition entre le choix rationnel des moyens et le choix irrationnel des fins. En quoi devrait consister la critique ? Non pas dans l’affirmation que la rationalité technique ou bureaucratique risque d’être mise au service de n’importe quel objectif, la guerre aussi bien que la paix, la destruction aussi bien que la production. Non pas que la rationali- sation techno-bureaucratique risque d’inté- grer les hommes dans ein Gebäuse der Hörig- keit [5]. Tout cela, Max Weber l’a dit et répété. Ce qui est en question, c’est à quelles condi- tions, dans quel régime « die Vollendung der technischen Vernunft Instrument der Befreiung des Menschen werden kann [6] ». Ou, pour exprimer la même idée de manière plus simple : les conséquences de la rationalisation technico-bureaucratique que Marcuse déplore sont-elles imputables au capitalisme, à la propriété privée, à la compétition, aux rivali- tés des États ? Si l’impérialisme est avant tout responsable de la mobilisation permanente, pourquoi des États maîtres de l’économie sans entraves trouveraient-ils plus aisément que les États capitalistes le chemin de la coopération pacifique ? Herbert Marcuse suggère une autre ratio- nalité technique, qualitativement différente


2. . 3. « in der die Trennung von den Betriebsmitteln zu der des Menschen von der gesellschaftlich notwendigen, aber ihn entmenschenden Arbeit selbst wird [7] ». Il s’agit, semble-t-il, d’une organisation totalement automatisée du travail de laquelle l’homme, pour ainsi dire, disparaîtra. Production automatisée que le capitalisme favorise tout aussi bien qu’un autre régime. Dans le marxisme classique, la rationalisa- tion et l’accomplissement de la Raison allaient simultanément. Le capitalisme créait des travailleurs aliénés ; la rationalisation dans le cadre des entreprises sous la pression du marché aboutissait à des contradictions inso- lubles dans le cadre du capitalisme. Le mouvement général de l’histoire est commandé par un déterminisme rationnel, dont les hommes étaient les agents incons- cients. L’aboutissement était rationnel puisque les hommes acquéraient enfin la maîtrise de leur société et réalisaient ensemble leur nature. Pour l’École de Francfort, la rationalité du déterminisme global a disparu. L’homme rationnel est moins celui de Kant ou de Hegel que celui dont Freud, interprété d’une certaine manière, a suggéré l’existence possi- ble. Les contradictions du régime ne se résol- vent pas rationnellement par la révolution. Le prolétariat, qui devait assumer la fonc- tion de négativité, a été détourné de sa mission par l’affluent society. Il ne reste que les marginaux, les étudiants, les étrangers, les Noirs pour reprendre le flambeau. À ce point, je doute que Marcuse appartienne encore à l’École de Francfort, hégéliano-marxiste-freu- dienne. Il ne reste qu’une critique sociale dont les concepts majeurs ne sont pas définis. Habermas, traduit en français mais peu connu ou discuté, Apel, inconnu en France, représentent une autre tentative de surmon- ter l’alternative ou la complémentarité de la science positive et du choix irrationnel. Je ne dirai qu’un mot de la rationalité herméneu- tique, pour reprendre l’expression d’Apel. L’idée centrale me paraît de séparer le rapport de dialogue ou de communication entre les hommes du rapport entre les hommes média- tisés par les choses ou le travail. Les indivi- dus sont répartis entre des emplois différents, soumis à une organisation qu’ils subissent : la rationalité de l’efficacité, du rendement, de la production, de la puissance s’impose à la société économique. Mais, en même temps, ils aspirent à participer à un dialogue auquel ils ont tous droit. L’émancipation, c’est de créer les conditions dans lesquelles tous les hommes pourraient prendre part à un dialogue sur un pied d’égalité. L’objectif, l’idéal, le critère de la société, c’est, en fin de compte, l’analyse de l’exigence du dialogue qui le précise. Dans le monde anglo-saxon, la recherche d’une politique rationnelle s’oriente dans une autre direction. La théorie de la justice chez Rawls, par son retentissement, par le nombre des commentaires ou des objections qu’elle a suscités, a pris un poids exceptionnel dans les débats sur la justice et, du même coup, sur la rationalité politique. La démarche de Rawls, à mes yeux, ressemble à celle des théoriciens classiques de la philosophie politique : partir d’un état de nature ou d’un équivalent pour juger et inspirer les législations, pour indiquer la direction dans laquelle devrait s’orienter la société en quête de justice. Cependant, à la différence des classiques, les analyses et les conclusions de Rawls ne valent que pour les sociétés parvenues à un degré suffisant d’af- fluence. En fait, cette théorie est encore plus étroitement historique qu’elle ne l’avoue puisqu’elle permet au premier rang, en tant qu’impératif inconditionnel, que l’on ne sacri- fierait la liberté à aucun autre objectif, une liberté conçue à la manière des sociétés occi- dentales, en particulier la société américaine. À partir de là, la réduction des inégalités doit être subordonnée à la sauvegarde de la liberté. Et l’ordre social doit être tel que tous les individus, ignorant la place qu’ils devraient occuper, le préféreraient à tout autre. Une théorie de cet ordre, dans un pays de common law où la Cour suprême légifère par des décisions, peut exercer une influence considérable. La Cour suprême décide bien souvent selon l’équité, telle que l’opinion ou les juristes à un moment donné la jugent. La discrimination en faveur des groupes défavo- risés est un exemple type de ces problèmes d’équité que les juges de la Cour suprême tranchent autrement aujourd’hui qu’il y a trente ans ou qu’ils le feront d’ici à une géné- ration. Les théories ne résolvent pas les débats d’équité mais donnent des arguments aux uns et aux autres.

Le savoir et l’action

Peut-on surmonter la solution de Max Weber, à savoir la dualité de la science analy- tique et de la décision irrationnelle – ce qui combine pour ainsi dire une forme de positi- visme dans la connaissance et d’existentia- lisme dans la pratique ? Je ne crois pas à la Raison de l’histoire qui dépasserait tout à la fois la science partielle et le décisionnisme irrationnel. Quant à la raison éthique ou herméneutique, je ne pense pas – sans entrer dans une discussion qui dépasserait le cadre de cette étude – qu’elle permette de dépasser l’opposition wébérienne du savoir et de l’ac- tion. 4. Pour mon compte, je m’engagerais dans la voie de Karl Popper ou de Hans Albert, sans m’accorder pleinement avec eux. L’un et l’autre, me semble-t-il, comblent le fossé entre le savoir et l’action par une ré-interprétation de la ratio- nalité ou de la raison. La raison n’est pas une faculté ou une puissance de l’esprit qui saisirait des essences, des idées éternelles, qui fixerait une fois pour toutes des principes, fondements ou règles. La raison est l’activité de la pensée qui s’engage à se soumettre à des règles et à s’ouvrir à la critique. La raison invente, critique, se réforme elle-même, en quête de la vérité. Elle aussi part d’une décision extra-rationnelle, la volonté d’atteindre une sorte de vérité que la logique et l’expérience permettent de promouvoir. Du même coup, la pratique ration- nelle ne diffère pas radicalement de la raison scientifique : elle est aussi une pratique commandée par une décision : « Die Erkennt- nis ist von Bewertungen und Entscheidungen aller Art durchsetzt. Ihre Rationalität kommt gerade in der Weise zum Ausdruck, in der diese Bewertun- gen vollzogen und diese Entscheidungen getroffen werden ; denn : Rationalität ist stets eine Sache der Methode und damit der Praxis, somit auch der Erkenntnis – und damit der Wissenschafts- praxis, aber sie braucht nicht auf diese Praxis eingeschränkt zu werden [8] ». Selon Hans Albert, il existerait un parallé- lisme entre la situation de la connaissance etcelle de la pratique en ce qui concerne les principes premiers et les valeurs ultimes. L’in- terprétation poppérienne de la connaissance enlève aux principes premiers les caractères d’immortalité, de vérité définitive que l’épis- témologie classique leur attribuait. « Wir haben wieder eine Charakterisierung der Problemsituation erreicht, die die genau Paral- lelität zwischen der moralphilosophischen und der erkenntnistheoretischen Grundlagen-Proble- matik zeigt […] Wer für konkrete Werturteile und damit auch für moralische Entscheidungen eine zureichende Begründung im Sinne des Klassischen Modells anstrebt, der wird ganz in der Weise, die von Max Weber vorgeschlagen wurde, auf letzte Wertmaßstäbe rekurrieren müssen, die keiner weiteren Begründung mehr fähig sind, wenn er die beiden anderen Äste des Trilemmas vermeiden will [9]. » Le rapprochement entre la pratique théo- rique et la pratique politique résulte donc d’une ré-interprétation de l’une et de l’autre. D’un côté, tout, dans le domaine de la connaissance, demeure soumis à la critique : ni les propositions ni les principes ne sont définitivement vérifiés, ils échappent provisoi- rement à la falsification ; la science se déve- loppe par discussion, elle est et doit être en permanence ouverte à la critique ; la liberté de critique constitue donc le facteur le plus efficace du progrès scientifique ; la critique ne s’exerce pas seulement sur telle ou telle proposition, elle peut remettre en question des lois considérées encore comme fonda- mentales. Ainsi conçue, la science contient en elle-même une morale valable pour d’autres domaines de l’activité humaine. La liberté de pensée et d’expression demeure pour la société comme pour la science le climat le plus favorable au progrès. Si la science elle- même n’établit pas un système total et invul- nérable à la critique, à quel point est irra- tionnel un système de la politique qui se prétendrait comme total et définitif ! En ce sens et dans le cadre de cette philosophie critique, le marxisme, ou, en tout cas, le marxisme-léninisme, est déjà condamné.

De l’autre côté, la politique ou plus large- ment la pratique se présente aussi comme une recherche de la vérité. Recherche des moyens quand on s’est donné un but mais recherche aussi des buts que l’on peut et que l’on doit se donner. D’abord, détermination des buts que l’on ne peut ou ne doit pas se donner parce que la science en enseigne l’impossibi- lité. Une société sans pouvoir, sans « Herr- schaft [10] », peut être dite impossible (au moins si l’on envisage les sociétés nombreuses et complexes de notre époque). De même, une économie sans marché, entièrement planifiée, ne peut pas être en même temps une société de totale liberté individuelle ; une économie d’abondance, au sens extrême du mot, est impossible. La rationalité exige aussi des réformistes ou de tous les citoyens l’examen des solutions de remplacement. Il est trop facile de mettre en évidence l’imperfection ou les défauts d’une certaine institution si l’on se soustrait au devoir de suggérer l’autre terme de l’alterna- tive. Corriger une organisation sociale ou poli- tique, c’est résoudre un problème : pour l’es- sentiel, les démarches ne diffèrent pas de celles d’un savant. De l’esprit de la science, Karl Popper ou ceux qui s’inspirent de lui tirent une consé- quence d’ordre général : on ne transforme pas radicalement, par décret ou par violence, une société. Les révolutions coûtent cher et ajou- tent le plus souvent aux maux du présent des maux supplémentaires, à moins qu’ils rempla- cent les anciens par des nouveaux. Karl Popper juge rationnelle l’attitude de l’ingé- nieur social, celui qui s’efforce de réparer la machine sociale ou d’en améliorer le fonc- tionnement. Je me sens en sympathie avec cette manière de penser mais, à bien des points de vue, elle ne me convainc pas sur le plan philosophique. Prenons deux des princi- pales leçons de la rationalité poppérienne en matière de politique : la réforme plutôt que la politique, la liberté de critique. La première leçon me paraît, sous la forme où je l’ai exprimée, acceptable : une révolu- tion, au sens d’une guerre civile, du renverse- ment d’un régime par la violence et avec effu- sion de sang, est en soi un mal plutôt qu’un bien. Il n’en résulte pas que le régime établi soit toujours préférable à la révolution et au régime qui en sortira. Ernest Gellner, dans son livre Legitimation of Beliefs, interprète historiquement le refus « rationnel » de la révolution. Les sociétés qui ont pénétré dans la phase industrielle (ou scientifique, ou tech- nique) n’ont plus besoin de révolution. Ce type de société est imparfaitement connu mais les divers régimes, compatibles avec la struc- ture économique et sociale, sont, au moins dans les grandes lignes, connus. Pour ces sociétés, la liberté de discussion et les institu- tions démocratiques peuvent passer pour les meilleures (au moins par rapport à l’intérêt pour). L’antirévolutionnarisme, pour ces socié- tés, peut donc passer pour l’équivalent d’une hypothèse scientifique qui a reçu maintes confirmations et qui n’a pas encore été falsi- fiée. Mais, pour les nombreuses sociétés dites en développement, on ne saurait dire que le refus de la révolution soit toujours rationnel. Le régime sous lequel l’Union soviétique a accédé à une des deux puissances mondiales a coûté à la population des souffrances plus grandes que celles qu’aurait probablement coûtées un autre régime. Par rapport à l’inté- rêt de l’Union soviétique, on ne saurait dire que le verdict soit évident et sans appel. (Je résume la discussion des deux intérêts paré- tiens). Quand les sociétés traversent une période de transformation profonde, il est peut-être souhaitable d’éviter les révolutions mais il se peut que celles-ci soient à la fois inévitables et nécessaires. Un régime tradi- tionnel, autoritaire, incapable de promouvoir les changements, appelle une révolte que l’on peut comparer à une hypothèse, ou plutôt à un pari. Qui décide de prendre un pari réflé- chit à l’avance. Mais prendre le pari d’une révolution diffère en essence des démarches d’un savant : l’expérience « pour voir » de l’ex- périmentateur n’engage pas les vies humaines. Même la vertu de la liberté politique, comparée à la liberté de discussion dans la communauté de la science, ne vaut que dans certaines limites. Tout d’abord, la controverse entre savants se déroule selon certaines règles : n’importe qui ne s’autorise pas à y prendre part, qu’il soit compétent ou non ; ceux qui n’ont rien à dire ne sont pas écoutés. Le débat politique ne se déroule pas dans les mêmes conditions. N’importe qui participe, compétent ou non ; la bonne foi n’est ni supposée ni exigée. D’autre part, aucun problème politique ne comporte une solution qui n’avantage telle catégorie ou telle autre. Dans les pays en bouleversement, aucun régime n’obtient un accord unanime. Le consensus est impossible. Les opposants parviennent aisément à exaspérer les protes- tations. Il ne manque pas de circonstances où un régime qui étouffe les rivalités entre les partis devient inévitable – et aussi préférable à l’impuissance d’un gouvernement en quête d’une impossible majorité. Probablement, les poppériens ou Hans Albert accepteraient ces remarques. Mais ce qui est en question, c’est la portée de ces remarques : mettent-elles en question le parallélisme, la parenté d’essence de la ratio- nalité scientifique et de la rationalité poli- tique ? (La rationalité politique étant la recherche, par l’exercice méthodique, scienti- fique, de la pensée, de ce qu’il convient de faire.) La première différence des deux recherches du vrai scientifique ou du vrai politique se révèle immédiatement si l’on se met à la place de l’homme politique, de l’homme au pouvoir. L’action politique exige d’instant en instant des décisions. La conjoncture d’un instant ne répète jamais la conjoncture d’un autre instant. L’action face à une crise internationale doit prendre en considération tant de para- mètres, tant d’impondérables, que l’on peut assurer qu’à part un petit nombre d’excep- tions, les qualités du gouvernant se combinent rarement avec celles du savant. La réponse à une conjoncture singulière est faite d’inven- tion, d’intuition ou de résignation, rarement l’aboutissement d’une délibération ration- nelle. Les sciences enseignent les suites prévisibles de tel ou tel phénomène. Même les sciences sociales peuvent enseigner aux gouvernants les conséquences probables de telle ou telle décision, par exemple quand il s’agit d’un impôt ou d’un système d’éducation. Mais les conséquences n’avantagent pas de même manière toutes les catégories sociales. Il ne s’agit donc pas de savoir quelle est la solution la meilleure ou la moins mauvaise, non pour tous, mais pour la plupart, il faut encore savoir quelle sera la réaction des divers partis ou des diverses classes à la solution adoptée par le pouvoir. Celui-ci a toujours deux problèmes à résoudre : se maintenir d’une part, d’autre part prendre les mesures que l’observateur désintéressé jugerait les meil- leures de tel ou tel point de vue. Le débat entre savants est aussi, de quelque manière, une bataille : chacun veut l’emporter sur l’autre, garder le dernier mot en même temps que d’atteindre la vérité, mais la bataille d’amour-propre des savants ne ressemble pas à la bataille pour le pouvoir des hommes ou des partis. Venons-en maintenant à la différence qui me semble décisive : l’objectif, la démonstra- tion du débat politique sont-ils de même nature que le débat scientifique ? Acceptons que la vérité scientifique, celle des sciences naturelles, résulte d’une décision, qu’elle ne soit valable que pour ceux qui la veulent et en acceptent les obligations et les contraintes. Mais les sciences naturelles, par leurs appli- cations, démontrent qu’elles sont en posses- sion d’une certaine sorte de vérité. Il se peut que les théories soient remises en question, que les paradigmes se renouvellent (je pense que la mode actuelle de l’épistémologie tend à exagérer la précarité de l’acquis scienti- fique) : le fait est que, grâce à la physique, l’homme est allé sur la lune, que les centrales nucléaires donnent de l’électricité et les bombes répandent la mort. Il est loisible, pour certains philosophes, de plaider que les sciences naturelles n’atteignent qu’une certaine vérité, que l’explication causale tend à la manipulation des forces naturelles au service de l’homme et qu’il existe une autre sorte de connaissance ou de vérité. Le dialogue scientifique se déroule entre ceux-là seuls qui, à partir de la même décision, tendent à la seule vérité et en espèrent la démonstration par la même sorte d’expé- rience. Que cherche le débat politique dans la théorie des poppériens et de Hans Albert en particulier ? Le préférable pour les hommes mais le préférable en quel sens ? À quel point de vue ? La réponse n’est pas univoque puisque tout est objet de discussion et qu’il n’y a pas de valeurs uniques, soustraites à la critique. Si loin que l’on accentue le caractère provisoire des théories des sciences naturelles et qu’on les dépouille de leur dogmatisme, l’assimilation de la vérité scientifique et de la vérité politique me paraît inacceptable. J’accepte la démonstration de la fausseté des utopies – par exemple, des sociétés sans pouvoir – mais les démonstrations de la fausseté de telle ou telle doctrine, écono- mique ou sociale, ne me semblent pas de la même qualité que les falsifications dans les sciences « dures ». Ce que Karl Popper ou Thomas Kuhn tendent à dévaluer, c’est la rigueur de la falsi- fication, l’indépendance, relative au moins, des faits ou des expériences qui confirment provisoirement une proposition ou une théorie et qui, éventuellement, les contredi- sent dans la science. La mise à l’épreuve d’une doctrine, par exemple la planification écono- mique, se déroule toujours dans un contexte singulier auquel on peut attribuer, partielle- ment au moins, la responsabilité de l’échec. Quand il s’agit du régime politique, d’abord on ne choisit jamais dans l’abstrait ou en théorie mais dans un pays donné, en un moment historique donné. Un régime dit démocratique prend dans chaque pays un autre visage, une autre signification pour chaque peuple. Tâchons de résumer les limites de la poli- tique rationnelle en fonction de la connais- sance scientifique dont disposent les gouver- nants. Et prenons par exemple notre époque.

1. Pour les pays qui ont déjà traversé les phases initiales de la modernisation, dont la population est instruite, urbanisée, répartie entre les divers secteurs selon les proportions typiques, un grand nombre des décisions peuvent être l’objet d’une discussion ou déli- bération, éclairée par l’économie ou la socio- logie. Les décisions ne constituent pourtant pas l’équivalent d’une vérité : il n’existe pas, ou rarement, un consensus qui constitue l’équivalent du consensus des savants en faveur d’une théorie ou d’une proposition scientifique. Mais l’économie ou la science sociale permettent de démontrer l’impossibi- lité de certaines représentations de la société qui servent d’idéologie aux partis. Elles permettent aussi, dans un grand nombre de cas, de révéler les conséquences probables, pour les diverses classes, de telle ou telle mesure. La discussion n’aboutit jamais au consensus, en fait, pour diverses raisons fondamentales, de caractère tout autre. La discussion ne se déroule pas entre interlocu- teurs de bonne foi mais entre adversaires en quête d’arguments pour justifier leurs reven- dications ou plaider leur cause. La deuxième raison tient à la valeur que l’on attribue à la réduction des inégalités économiques. Toutes les sociétés modernes retiennent les inégalités typiques de toutes les sociétés historiques : inégalités de ressources, de pouvoir, de pres- tige. Il est loisible de plaider que l’égalité formelle, devant la loi, est devenue une évidence morale que refusent seules les socié- tés ethniquement divisées (comme l’Afrique du Sud par exemple). Le principe moral peut être baptisé « rationnel » bien que lui aussi repose sur une décision que les êtres moraux de notre époque, presque unanimement, prennent en effet. L’égalité formelle n’exclut pas les inégalités matérielles des individus – la diversité des patrimoines génétiques et l’inégalité des groupes sociaux en fait de telle ou telle capacité. Et souvent la décision renvoie à une alternative : favoriser la mino- rité qui exerce les fonctions dirigeantes et qui, dans une large mesure, commande la fortune de la collectivité ou, tout au contraire, amélio- rer la condition des moins doués, des humbles.

2. Pour les sociétés modernisées, on peut plaider, fort de l’expérience historique, que des régimes d’État de droit ou de démocra- tie, combinés avec des économies partielle- ment au moins de marché, assurent, le plus souvent, des biens que souhaitent la plupart des hommes : des garanties de sécurité, une certaine liberté de choix dans leur métier et leurs activités, un certain droit de regard sur les détenteurs du pouvoir. L’expérience historique confirme ces propositions et ces régimes, non sans s’exposer à des objections fortes. Un gouvernement qui défend des électeurs a rarement le sens de la longue durée : il cède à des revendications sans mesurer les consé- quences à terme ; il ne veut pas inquiéter l’opinion ou ne prend pas conscience des périls. Un gouvernement qui dérive de la compétition entre les partis tend à chercher la conciliation, le compromis. En matière de politique étrangère, il faut le plus souvent trancher dans un sens ou dans un autre. En tout état de cause, la décision ne peut jamais être assimilée à une vérité, tout au plus être considérée comme probablement préférable. Enfin, le choix d’un régime n’est pas néces- sairement le même selon que l’on met au- dessus de tout le maximum d’utilité pour ou le maximum d’utilité de. Peut-on discuter des valeurs ultimes, des engagements personnels comme on discute des principes sur lesquels reposent les théories scientifiques ? Hans Albert objecte à Max Weber que celui-ci s’en tenait à une interprétation dépassée de la raison, qu’il jugeait les décisions ultimes soustraites à la discussion comme les catégo- ries de la raison théorique. Je pense cette objection à la fois valable et fausse. Max Weber, en fait, accentuait l’hétérogénéité du savoir et de la pratique : en ce sens, il est loisi- ble de rapprocher l’activité théorique de la praxis (ou de la politique). Mais en dernière analyse l’existentialisme wébérien demeure valable. Certes, il y a lieu de discuter aussi bien des buts et des moyens ; les buts, le plus souvent, sont aussi les moyens en vue d’un objectif ultérieur. On peut mettre en lumière les suites inévitables d’un but tel que l’égalité ou la réduction des inégalités des salaires ; on peut discuter des avantages et des inconvénients d’une certaine fiscalité ; la limitation des grands espaces commerciaux va en sens contraire de l’effort en vue de la concurrence au niveau de la vente au détail mais peut-être contribue-t-elle à sauver les centres des villes et leurs boutiques. De proche en proche, on aboutit à des choix qui échappent à la ratio- nalité au sens rigoureux de ce terme. Chacun choisit ou bien une solution qu’il juge la meilleure pour lui-même et dont il sait qu’elle n’est pas universalisable, ou bien une solution qu’il juge la meilleure en soi ou pour tous. Le dialogue de Calliclès et de Socrate se poursuit. Le philosophe ou le moraliste peut répondre que la première solution peut être immédiatement écartée, qu’elle ne répond pas aux exigences de la vérité. Mais, précisément, Calliclès et les forts qui se réclament de leur force ne choisissent pas la vérité ou une vérité valable pour tous, ils entendent utiliser à leur profit les règles de la collectivité. Éventuelle- ment, un parti se donne lui-même pour le représentant ou l’incarnation des forts et impose une législation qui légitime et consolide leur supériorité. Ceux qui travaillent à la science acceptent les règles de l’universalisation ; ceux qui vivent dans la cité ne les acceptent que sous bénéfice d’inventaire. Si le pouvoir n’avait affaire qu’à des individus qui acceptent les lois de la cité en principe, la discussion sur le régime le meilleur serait tout autre que ce qu’elle est. En effet, la collectivité est divisée en indi- vidus et groupes dont les intérêts s’opposent souvent. Le devoir premier des gouvernants, après la sécurité de la collectivité, est l’ordre à l’intérieur et, autant que possible, la justice. Or la justice, susceptible d’un arbitrage lorsqu’il s’agit d’un cas particulier, devient l’objet de désaccords peu réductibles dès lors qu’il s’agit de l’ensemble de la collectivité. Quelle est la marge d’inégalité que l’on accep- tera comme compatible avec les exigences de l’égalité formelle ou de l’égalité de chances ? 3. La rationalisation croissante de la vie sociale et économique incite les gouvernants à des décisions rationnelles. Mais toute collec- tivité a sa nature, ses coutumes et ses manières, ses dieux et des diables. La culture ainsi entendue ne relève pas d’un jugement autre qu’esthétique. Or le développement des institutions propres à la société industrielle influe de toute évidence sur le climat de la société, sur l’inquantifiable, sur la qualité des relations humaines. L’exemple du Japon nous autorise à penser que l’industrialisation n’em- pêche pas de préserver beaucoup des éléments, croyances, coutumes et manières de la culture historique. Il n’en reste pas moins que cette culture historique est secouée, ébranlée, mise en péril par les changements sociaux, par les autres conditions d’existence. Il n’y a pas de choix rationnel entre les exigences de la rationalisation productive et la conservation du milieu naturel ou social. La limite de séparation entre le processus de rationalisation et les cultures, toutes singu- lières et irremplaçables, est floue. Il est une forme d’existentialisme que l’on peut condamner en tant qu’irrationnelle au sens péjoratif du mot. Définir la liberté par la négativité et en déduire que l’humanité se définit par la révolte, c’est méconnaître l’exer- cice de la pensée rationnelle. On ne refuse pas une institution ou un régime sans réfléchir sur l’institution ou le régime de remplacement. Le concept de l’aliénation sert à ce jeu de passe- passe. Si toute socialisation est décrétée alié- nante, la raison dialectique se dégrade en révolution permanente. L’erreur de l’existen- tialisme sartrien consiste à sauter d’une analyse prétendument ontologique à la déci- sion politique, donc à sauter la médiation que constitue la connaissance analytique de la vérité.

4. La connaissance des sciences sociales contribue à la politique rationnelle. Mais il existe, me semble-t-il, des différences subs- tantielles entre la contribution des sciences sociales à la politique rationnelle et la contri- bution des sciences naturelles à la technique rationnelle. La formule fameuse de Gaston Bachelard, « nous pensons dans un monde, nous vivons dans un autre », dans un langage poétique, évoque die Entzauberung der Welt [11]. Entre le monde des objets, des odeurs, des valeurs dans lequel nous vivons et le monde des élec- trons ou des cellules dans lequel nous pensons, il existe une rupture totale. Entre le monde social et les sciences qui en traitent, il n’existe pas la même rupture. Le caché que nous révèlent les sciences sociales, ce sont les conséquences non voulues de nos actions, les intérêts dissimulés derrière nos arguments, l’univers d’institutions, du collectif, qui sortent des individus et dans lesquels ceux-ci se sentent souvent prisonniers. Les sciences sociales sont à la fois comparables aux sciences naturelles dans certaines disciplines (par exemple les analyses de macroéconomie) et herméneutiques lorsqu’elles s’efforcent de reconstituer, de comprendre l’univers de croyances d’une collectivité donnée. Face à des phénomènes parmi les plus fréquents, les plus graves de l’histoire humaine, les guerres, elles sont presque désarmées. Ceux qui cher- chent une ou des causes, au-dessus des expé- riences vécues des acteurs, trouvent le belli- cisme ou l’agressivité (puissance dormitive de l’opium) ou la souveraineté des États. Les Américains ont élaboré une casuistique de la stratégie rationnelle pour éviter la guerre nucléaire, mais non la guerre tout court. Ils s’efforcent, inconsciemment, de perpétuer la guerre as usual afin de prévenir la guerre nucléaire. Est-ce là raison ? aurait demandé Herbert Marcuse. Peut-être, je ne sais pas.

RAYMOND ARON

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  1. Ndlr : Rationalité en valeur.
  2. (2) Max Weber und die Soziologie heute, Tübingen, 1968, p. 180. On peut traduire ainsi : « En tant qu’esprit domestiqué, la machine n’est pas neutre ; la raison technique est la raison aujourd’hui socia- lement dominante ; elle peut être transformée dans sa structure même. Comme raison technique, elle peut être transformée en technique d’émancipation. »
  3. (3) Ndlr : Politique de puissance.
  4. Ndlr : Il n’a pas connu l’affluent society qui gaspille ses inima- ginables forces techniques, matérielles et intellectuelles et les consacre vicieusement à une mobilisation permanente au prix d’une misère inhumaine et d’une cruauté méthodique.
  5. 5 Ndlr : Une maison de servitude.
  6. 6 Ndlr : L’achèvement de la raison technique peut devenir instrument de libération de l’homme.
  7. 7 Ndlr : Dans laquelle la séparation des moyens de production conduirait à la séparation de l’homme par rapport au travail lui- même, socialement nécessaire mais déshumanisant.
  8. 8 Traktat über kritische Vernunft, 1968, p. 65. On peut traduire par : « Le travail de connaissance est entremêlé d’évaluations et de décisions de toute sorte. Sa rationalité s’exprime précisément par la manière dont ces évaluations sont obtenues et ces décisions prises ; en effet : la rationalité est toujours une affaire de méthode, et avec cela de praxis, donc aussi de connaissance – et avec cela de pratique scientifique, mais elle n’a pas besoin d’être réduite à cette praxis. »
  9. 9 Ndlr : « Nous sommes à nouveau parvenus à une caractéri- sation de la situation qui montre le parallélisme exact entre la problématique fondamentale de la philosophie morale et celle de la théorie de la connaissance […] Qui cherche un fondement adéquat – au sens du modèle classique – pour des jugements de valeur concrets, et donc aussi pour des décisions morales, devra, exactement comme Max Weber l’avait soutenu, recourir à des critères de valeur ultimes qui ne sont plus susceptibles d’être fondés à leur tour, s’il veut éviter les deux autres branches du trilemme. »
  10. 10 Ndlr : Domination
  11. (11) Ndlr : Le désenchantement du monde.