B32

From SAS
Jump to: navigation, search

Comment l’État a flingué l’usine qui fabriquait ses masques

Politis révèle que l'État a coulé l’usine bretonne de Plaintel, la première d’Europe, en n'honorant pas le contrat signé en 2005. Pour produire la réserve stratégique de masques en cas de pandémie, le ministre de la Santé avait promis une activité continue à l'entreprise, qui du coup s'était développée pour répondre à la commande. Faute d'activité, l'usine a été liquidée en 2018. Retour sur un scandale.

En 2005, l’usine de Plaintel appartient à Bacou-Dalloz – devenu par la suite Sperian –, un groupe français coté en Bourse, numéro un mondial de la protection individuelle de l’homme au travail. À Plaintel, on fabrique notamment des masques FFP2 pour les ouvriers. Dans la logique du « produire français » face au risque d’une pandémie mondiale, l’État lui demande d’augmenter sa capacité de production.

Roland Fangeat, président de l’usine à l’époque, interroge les députés à l’occasion d’une mission d’information : « Que se passera-t-il dans deux ou trois ans, quand nous aurons une capacité de production de 200 millions [de masques par an], alors que le marché n’absorbera plus que 60 millions ? » En décembre 2005, le gouvernement signe donc un contrat avec le groupe et quatre autres partenaires français comme Paul Boyé, aujourd’hui prié de refabriquer, en catastrophe, des masques FFP2.

Objectif : « installer sur le territoire national des ateliers de production de masques FFP2 »

Le protocole d’accord signé par le ministre de la Santé de l’époque, Xavier Bertrand (gouvernement Villepin), fait presque office de délégation de service public. « Devant le risque avéré de survenue d’une pandémie grippale, le gouvernement a décidé la constitution des stocks d’équipements nécessaires à la protection des personnes particulièrement exposées de par leur profession, au premier rang desquels les professionnels de santé », est-il indiqué en préambule du contrat, que Politis s’est procuré, et qui spécifie précisément :

Cela exclut de dépendre exclusivement d’importations qui se trouveraient interrompues dans un contexte de pandémie.

>> Lire à la fin de cet article l'intégralité du protocole d'accord de 2005 entre la société Bacou-Dalloz et le ministre de la Santé Xavier Bertrand.

C’est pourquoi il est demandé aux industriels « d’installer sur le territoire national des ateliers de production de masques FFP2 ». Dans ce contrat, l’entreprise est aussi tenue d’organiser la filière et de maintenir un stock « tampon » de masques. Sa production est exclusivement dévolue, en cas de nécessité, aux besoins de l’État français. En échange de quoi, l’État s’engage à maintenir des commandes.

À l’usine de Plaintel, cinq commandes, pour un total de 200 millions de masques FFP2, sont passées entre 2006 et 2008. « Nous sommes passés de deux lignes de production à cinq au total. Nous avons construit une extension de l’usine qui nous a demandé entre 7 et 10 millions d’euros d’investissement », se souvient Roland Fangeat, président de l’usine. De nouvelles machines sont achetées. « Des machines toutes neuves, très modernes, mais qui ne peuvent fabriquer qu’un seul produit : des masques dits “pandémiques” pliables, explique un ancien salarié de l’usine. Avant on faisait des lingettes, des surchaussures, etc. Avec le contrat d’État, on est progressivement devenu mono-produit. » Une stratégie qui causera sa perte.

L’État piétine son engagement : assurer « le renouvellement de son stock arrivé à péremption »

Jusqu’en 2010, l’entreprise tourne bien, malgré les premiers questionnements autour de la date de péremption des masques. Dès 2008, Roland Fangeat est appelé à faire des propositions au ministère. L’industriel propose de tester les stocks pour repousser les dates, ou encore de dévaluer leur protection afin d’en faire des masques FFP1. Le Sénat recommande « de ne pas fixer de date de validité, mais uniquement la date de fabrication des produits, en contrepartie d’évaluations périodiques de leur qualité ». L’idée d’un stock tournant fait aussi son apparition : les stocks vieillissants seraient diffusés au sein du monde médical pour une utilisation du quotidien en guise de masques chirurgicaux, et l’État reformerait ses stocks « pandémiques » régulièrement. « C’est ce que font les militaires depuis toujours avec leurs munitions, souffle Didier Houssin, le directeur général de la santé en 2005. Mais cette culture n’a pas imprimé dans le milieu de la santé. »

Lorsqu’en 2010 la multinationale américaine Honeywell rachète Sperian, l’usine est quasiment totalement dévolue au contrat d’État. « La dernière livraison faite au gouvernement a eu lieu en septembre 2010, soit quelques semaines avant l’arrivée d’Honeywell, se souvient un ouvrier. On pensait tous que ce contrat allait perdurer. » Le protocole signé était certes d’une durée limitée de cinq ans, mais il mentionnait à l’article 11 que « l’État assurera le renouvellement de son stock arrivé à péremption ». Ce qui n’a pas été fait. L’État n’a pas respecté son engagement. Un manquement qui n’a pourtant pas conduit l’usine à engager des poursuites. « Ce contrat n’a pas été rédigé par des juristes : nous avions une forme de confiance dans la parole étatique », se désole Roland Fangeat.

Les polémiques de l’époque autour des grosses commandes de vaccins du gouvernement entraînent avec elles la question des masques. « On a été accusés d’en avoir trop fait. Et ceux qui n’avaient que la question du budget en tête ont repris la main… Marisol Touraine [qui deviendra la ministre de la Santé sous François Hollande] a été particulièrement véhémente à notre égard, se souvient Didier Houssin. On nous a accusés, au mieux, d’avoir été bernés par l’industrie pharmaceutique, au pire d’être corrompus… Ça ne m’étonne pas que des usines aient fermé à cause de ça. »

« Nous aurions pu subvenir aux besoins de la demande française »

En juin 2009, avant la déclaration de la pandémie de grippe A (H1N1), le stock de masques de l’État se monte à environ 1 milliard de chirurgicaux et 700 millions de FFP2. En 2013, après le changement de gouvernement, la logique des stocks décentralisés prend le dessus. « Mais personne n’est allé vérifier ces stocks, regrette Roland Fangeat. À partir de cette année-là, il n’y a plus eu de commandes et l’entreprise a progressivement chuté. » Honeywell met en place son premier plan social : 43 des 130 salariés sont licenciés. Telle une allégorie de la nouvelle stratégie étatique, le géant américain impose à son usine bretonne une « politique du zéro stock » : « Avant leur arrivée, on avait une marge de stocks de matière première, explique un ancien ouvrier. Honeywell nous a imposé de rendre proportionnels nos stocks à notre production. On est passé d’une visibilité de deux mois à quatre semaines… On n’a plus été en capacité de répondre aux grosses commandes soudaines qu’on devait honorer rapidement. » La stratégie du « flux tendu » à l’américaine fait perdre des clients à l’usine. Les plans sociaux s’enchaînent alors que le groupe fait des bénéfices de plusieurs dizaines de millions d’euros et profite des aides de l’État français, comme le CICE.

Puis, viennent les ordonnances Macron. Les salariés se souviennent :

Avec le plafonnement des indemnités prud’homales et la réduction de l’analyse de la santé économique d’une entreprise à un site national et non plus au groupe, les ordonnances Macron nous ont achevés.

Certains écrivent pourtant au président de la République, mais rien n’y fait : en 2018, l’usine ferme ses portes. Les machines, même quasi neuves, dévolues au stock étatique, sont vendues au prix de la ferraille puis détruites. L’industrie française du masque FFP2 perd l’un de ses plus gros producteurs. À l’heure de la pandémie du Covid-19, le groupe Honeywell vient de rouvrir une usine de fabrication de masques FFP2 dans le Rhode Island (États-Unis) pour subvenir aux besoins américains. Pour Roland Fangeat, « avec les autres entreprises impliquées, et le maintien de la stratégie de stocks de sécurité gérés par l’État, nous aurions pu subvenir aux besoins de la demande française aujourd’hui ».

Masques : quand la stratégie industrielle française était une mesure d’urgence

Contrairement à ce qu’affirme le gouvernement, au début des années 2000, la France avait bien une stratégie industrielle française ambitieuse en matière de production de masques. Totalement abandonnée à partir de 2011.

La France manque de masques, notamment des FFP2 qui protègent le porteur des émissions des autres, principalement dévolus au personnel soignant, dont les besoins sont évalués à 40 millions par semaine. Emmanuel Macron, lors d’un déplacement dans une usine de fabrication à Angers mardi 30 mars, annonce l’augmentation de la production française de 15 à 40 millions de masques (chirurgicaux et FFP2) d’ici au mois de mai. Mais l’immense majorité des stocks – 600 millions – doit, en fait, arriver de Chine.

La tension sur le marché international est telle que les États-Uniens récupèrent les cargaisons sur les tarmacs, payant le double du prix alloué à la France : à l’heure de l’économie de marché, celui qui paye le plus obtient gain de cause. « On ne peut pas demander aux gens de l’avoir prévu il y a dix ans », a lancé le président de la République, agacé par les critiques. Mais qu’en est-il des stratégies d’il y a quinze ans, dans lesquelles l’industrie française tenait une place de choix ?

2005 : « Il faut mettre en place une industrie française du masque ! »

Dès 2003, face à l’épidémie de Sras en Asie, le gouvernement français réfléchit à une stratégie de production de masques français. « À cette époque, nous étions le seul fabricant français et j’ai été contacté dès 2003 pour réfléchir à cette stratégie », se souvient Roland Fangeat, ancien président de l’usine de Plaintel en Bretagne, qui deviendra la première productrice d’Europe grâce au contrat passé avec l’État, contrat que Politis s’est procuré, avant de fermer ses portes (lire ici notre enquête sur l'usine de Plaintel).

Dès 2005, la dépendance de la France à la production étrangère et aux potentielles ruptures d’approvisionnement en cas de pandémie mondiale est au cœur des préoccupations. Cette année-là, devant la mission d’information de l’Assemblée nationale sur les mesures préventives face à la grippe aviaire, Gérard Dumont, haut fonctionnaire de défense au ministère de la Santé, en charge de la question des masques, pointait l’urgence :

Les masques posent un problème un peu particulier dans la mesure où il faut tout importer de très loin […]. Il va de soi qu’en cas d’événements infectieux graves à l’échelle mondiale, les exportations s’arrêteront. Il faut mettre en place une industrie française du masque !

Problème : avant 2005, « il n’y avait pas réellement d’industrie du masque en France, admet Didier Houssin, directeur général de la santé en 2005. Alors, avec Bercy, on a lancé des marchés publics pour donner naissance à cette industrie. On était dans un esprit de stock de défense. » Une logistique d’arsenal militaire. La première commande est confiée à sept prestataires dont une seule entreprise française : Bacou-Dalloz, propriétaire de l’usine de Plaintel, pour 12 millions de masques. Le prix du masque FFP2 est fixé à 35 centimes l’unité, sans possibilité de variation en fonction du marché. Les usines adaptent leurs lignes de production, dévolues en priorité à subvenir aux besoins de la France. Un contrat est signé, qui équivaut presque à une délégation de service public. Ce soutien industriel prend place dans le plan grippal mis sur pied.

Plan grippal : quand la stratégie industrielle française devient une mesure d’urgence

« À mon arrivée en 2005, nous étions, en plus, sous la menace d’une pandémie de H5N1 (grippe A), explique Didier Houssin. On a donc monté des cellules interministérielles et on a mis en place le plan grippal. » Dans toutes les variantes de ce plan, jusqu’à celle de 2009 incluse, dès les premières phases d’émergence d’une épidémie, « la constitution de stocks nationaux de produits de santé et de matériels de protection », accompagnée du « renforcement des capacités de production de masques par l’industrie française », apparaît dans les mesures d’urgence pour « préparer le dispositif national de réponse à une pandémie ». Ces mesures, présentes dans le plan de 2009 (consultable ici) ont totalement disparu de la version du plan de 2011 (consultable ici), avec le changement de stratégie.

Une stratégie résumée par Roselyne Bachelot, ministre de la Santé de 2007 à 2010, sur France Info : « On s’est dit : “On n’a plus besoin de stocker des masques parce que la Chine est l’atelier du monde, s’il arrive quelque chose, on sera en flux tendu, la Chine nous livrera des masques.” Sauf que la Chine ne pouvait plus nous en livrer et on s’est retrouvé “à poil”, si vous me passez l’expression. »

La logique budgétaire a tout balayé sur son passage

Aujourd’hui, Macron clame vouloir « rebâtir notre souveraineté » en expliquant qu’on ne pouvait pas savoir. Dans la même veine, Olivier Véran, ministre de la Santé, lançait, le 3 mars, à l’Assemblée nationale qu’« en 2011, il a été déterminé que la France n’avait pas à faire de stocks d’État des fameux masques FFP2. […] Ce qui n’avait peut-être pas été anticipé, c’est que parfois les crises sanitaires pouvaient engendrer des crises industrielles ».

Pourtant, l’éventualité d’une crise industrielle était tellement à l’ordre du jour avant 2011 que Gérard Dumont évoquait même à l’époque « des prototypes de masques en tissu, d’un usage très simple, à des coûts de fabrication très faibles », imaginés par des industries textiles en France pour le grand public, fabriqués « avec des matériels qui existent en France ». Aujourd’hui, c’est dans l’urgence que 85 modèles de ces masques alternatifs en tissu, proposés par 45 entreprises, viennent d’être validés. 500 000 vont être produits chaque jour. La réaction est tardive, mais en plus elle n’émane pas de l’État : ce sont les hôpitaux qui ont demandé des solutions pour leurs personnels non médicaux. Mi-mars, le CHU de Grenoble a publié le patron d’un modèle lançant un appel aux couturiers amateurs, alors qu’en 2005 « ces prototypes ont existé, confirme Didier Houssin. Mais avec l’arrivée d’un vaccin contre la grippe aviaire, notre priorité s’en est détournée ».

En 2011, la logique budgétaire balaie tout sur son passage, entérinée par le gouvernement Hollande, sa ministre de la santé, Marisol Touraine, et son conseiller en charge de la sécurité sanitaire, Jérôme Salomon, aujourd’hui directeur général de la santé…