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Quatre question sur la crise actuelle à 13 2.1ème âges à mi-confinement 2020.


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Questions à Mélanie MARCEL (Sciences)

Mélanie MARCEL est ingénieure en neurosciences, co-fondatrice et présidente de SoScience. Dernier ouvrage “Science et Impact social” aux Éditions Diateino. En savoir plus sur le programmme TheFutureOf de SoScience.

“Il faut donner plus de poids à la parole des scientifiques.”

1. Que vous enseigne la crise actuelle ?

Il faut savoir qu’on avait absolument toutes les données nous prédisant qu’une pandémie de ce type allait arriver. Les scientifiques, les épidémiologistes sonnent l’alerte depuis presque vingt ans sur ce sujet. En 2003 si vous vous rappelez, se déclare en Chine dans des conditions qui sont très similaires l’épidémie de SRAS et, dès ce moment-là, les communautés scientifiques prennent toute la mesure de l’importance de travailler sur cette famille de virus que sont les coronavirus. Et de se préparer à une pandémie de ce type là. Sauf qu’en 2008/2009 l’épidémie est oubliée, le sujet n’est plus à la mode et les fonds pour la recherche se tarissent complètement.

On a alors des chercheurs, des épidémiologistes, des biologistes, qui luttent depuis des années pour simplement faire tenir leur laboratoire et on leur demande aujourd’hui de se mettre en ordre de bataille et de délivrer. Et aussi bien l’Agence Nationale pour la Recherche en France, que la Commission Européenne ont mis en place ce qu’on appelle des “appels à projets flash”, c’est à dire pour financer très rapidement ces recherches là. Alors évidemment la recherche doit être mobilisée dans la réponse à la crise et les scientifiques, que ce soit dans le privé ou dans le public, aujourd’hui sont sur le pont pour mieux comprendre le virus et l’épidémie, pour trouver éventuellement un vaccin, pour travailler sur des médicaments, mais on agit dans l’urgence là où on aurait pu être mieux armés. Les chercheurs nous disent que si les financements avaient été continus depuis 2003, on pourrait dès aujourd’hui avoir des médicaments qui seraient fonctionnels. On est donc dans une activité de recherche qui est l’archétype d’une activité qu’on ne peut pas activer, elle n’est pas activable, on ne peut pas demander à un chercheur de trouver pour qu’il trouve !

La situation illustre vraiment de façon magistrale une politique de recherche gestionnaire et court-termiste qui ne peut structurellement pas répondre à nos enjeux de société. Et fonctionner en mode projet, en favorisant des recherches qui sont à la mode ou qui sont rentables, ça nous amène plutôt à des situations absurdes comme celle que l’on vit aujourd’hui et en fait même à une situation criminelle quand on est dans des crises de cette ampleur et de cette nature. Nous ne sommes pas armés pour réagir à des événements qui sont prévisibles, dont les données scientifiques existent, dont les experts nous disent que ça va arriver car cela reste des événements inattendus, que l’on ne peut pas planifier exactement et que pour lesquels personne n’a envie de prendre les ressources pour s’y préparer.

En fait c’est extrêmement inquiétant parce que si vous prenez une minute pour y réfléchir, vont vous venir tout de suite à l’esprit d’autres catastrophes qui sont aussi prédites par les scientifiques et aux conséquences potentiellement beaucoup plus graves que ce que l’on vit actuellement.

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

Ce serait bien si ce moment nous faisait réaliser l’extraordinaire pouvoir et l’extraordinaire chance que l’on a, d’avoir un outil qui est le savoir. Sauf qu’il va falloir qu’on apprenne très vite à l’utiliser à bon escient si l’on veut répondre aux crises à venir.

Parce que ce genre d’événements vont se banaliser. Ce n’est sûrement pas la dernière pandémie que l’on va devoir affronter. On sait, et les écologues nous le disent, que, avec l’augmentation de la déforestation, il y a de plus en plus d’animaux sauvages qui sont poussés à entrer en contact avec les humains et donc on va avoir de plus en plus de zoonoses _ c’est à dire du transfert de virus de l’animal à l’humain. C’est le cas sur Covid 19, c’était le cas sur Ebola, sur la grippe aviaire mais aussi sur la peste bubonique par exemple qui était transmise par les rats. On prévoit une augmentation de l’apparition de ces maladies et à côté de ça, dans les décennies à venir, on va devoir affronter d’autres types de catastrophes. Des épisodes de sécheresse mettant en danger l’agriculture et déstabilisant la géopolitique. La biodiversité qui est en chute libre, et on peut imaginer que si une espèce nécessaire à l’agriculture disparaît on va devoir affronter des pénuries alimentaires. La fonte du permafrost va nous faire découvrir des virus complètement inconnus. Donc en fait les événements catastrophiques vont augmenter en fréquence, en grande partie à cause du réchauffement climatique et des dérégulations qui sont causées par nos modes de vie et par nos modes de production. Or pour tout ça comme pour la crise en cours, les scientifiques n’arrêtent pas de monter le drapeau rouge et donc en fait on a les informations.

Pour ce qui concerne le monde de la recherche ça veut dire qu’il ya un double enjeu.

Le premier c’est qu’il faut donner plus de poids à la parole des scientifiques. Ce n’est plus possible que des politiques ignorent les données scientifiques qui font consensus dans la communauté. Cette parole d’expertise aujourd’hui elle est, soit ignorée poliment, soit entachée, alors parfois à raison, de l’intérieur parce qu’il ya un certain nombres de scandales industriels ou de l’extérieur, et notamment avec la montée récente et extrêmement inquiétante d’une forme de subjectivisme débridée ( fakes news) qui amène à des mouvements comme les anti-vaccins par exemple. Dans la situation qu’on est en train de vivre aujourd’hui c’est assez ironique. Et donc dans cette crise c’est remarquable de voir que la parole scientifique regagne quelques lettres de noblesse. Par exemple en Grèce tous les soirs à 18h ce n’est pas le gouvernement qui parle mais c’est un spécialiste des maladies infectieuses qui fait le point sur la situation et cette parole est extrêmement bien reçue dans le pays. Pratiquement à l’inverse, on peut se pencher sur la gestion de la crise en France. La mise en place d’un comité scientifique n’a pas empêché le scandale sur l’utilisation ou non de masques, simplement pour cacher le fait qu’il n’y avait pas assez de masques en France. Ce genre d’attitude mine la confiance dans la parole des experts et sur cette crise c’est le cas. Mais à long terme c’est gravissime.

Le deuxième point c’est qu’il faut aussi permettre à ces acteurs d’apporter des réponses aux gens, aux enjeux qu’ils soulèvent. Aujourd’hui le système de recherche scientifique n’est pas fait pour ça. En fait, il est même en partie construit exactement à l’inverse puisque la nécessité de rentabilité et de retour sur investissement fait qu’on a construit tout un système de valorisation de la recherche qui a pour but de nourrir la machine économique et consumériste. Ca accentue les effets négatifs de l’homme sur la planète évidemment mais aussi de l’homme sur l’homme. Et le progrès attendu de la science aujourd’hui c’est le plastique à usage unique, c’est l’aviation, c’est la monoculture, etc. ou les objets connectés par exemple mais cette attente est devenue une cage qui enferme à la fois le citoyen et le système de recherche scientifique lui-même. Il faut donc complètement le repenser pour qu’il ne fonctionne plus en mode projet mais qu’il soit pensé sur le long terme, qu’il ne recherche pas uniquement un retour économique mais à répondre à des enjeux de bien commun. Ça veut dire favoriser des recherches fondamentales et des financements longs mais aussi pouvoir intégrer des formes de savoir qui viennent du terrain et donc favoriser la collaboration avec la société civile

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

Il faudrait réaliser qu’en quelques semaines on a donné un coup de frein vraiment radical à une machine dont on nous disait qu’elle ne pouvait pas ralentir. Donc s’il est simplement possible de revenir à la normale dans quelques mois, et c’est ce à quoi on est incité, c’est bien qu’en fait il n’y a rien d’impossible à arrêter ou à modifier profondément cette machine. La première chose, c’est d’en avoir conscience. On a une force collective incroyable parce que l’on est plusieurs milliards d’êtres humains à être passés par un événement comme celui-là et à pouvoir dire que l’on se moque de nous quand on nous dit que ça ne peut pas changer, que notre système actuel est pratiquement nécessaire, qu’il existe depuis toujours et que l’on ne peut rien avoir d’autre. En fait non, tout est modifiable donc il s’agit d’être un peu sérieux sur ces sujets et de remettre vraiment les priorités dans l’ordre. Dans le monde de la recherche, on découvre des initiatives qui peuvent montrer tout leur potentiel et qui grâce à cette crise se sont aussi révélées. Je pense notamment à JOGL qui permet de faire émerger de la connaissance du terrain avec un grand nombre de participants et de faire vraiment de l’intelligence collective sur des problématiques techniques et des problématiques de recherche. C’est une façon de faire de la recherche qui est différente,extrêmement intéressante. De la même manière, chez SoScience, on a vu une augmentation de l’intérêt pour nos programmes de recherche collaborative pour d’open innovation parce qu’ils sont tournés vers la réinvention des modèles. C’est de ça dont on va avoir crucialement besoin demain.

C’est encourageant mais il faudrait espérer que ça se pérennise parce qu’il y a un danger dont Bruno Latour a très bien parlé qui serait que cette crise ne soit perçue que comme une attaque d’un virus vu comme extérieur et non la preuve de notre capacité à nous remettre en question de l’intérieur. Pour ça il propose un exercice intéressant que tout le monde peut faire. Il appelle à inventer des gestes barrières contre le retour de la production d’avant crise et un petit exercice. Six questions très simples auxquelles chacun peut répondre pour essayer de voir comment chacun à son niveau peut essayer de changer son quotidien et de changer sa manière de faire.

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

Alors l’une de nos expertises chez SoScience c’est de monter des projets de collaboration entre scientifiques, industriels, sociétés civiles pour permettre de répondre à des enjeux de société.

D’habitude on s’attaque à des thématiques pendant plusieurs années mais avec la crise Covid-19 on a vu de nombreuses coalitions se monter en urgence pour y répondre. En parallèle de ça, le Comité Consultatif National d’Éthique a vraiment mis en garde sur le risque de développer des solutions sans intégrer la société civile et sans prendre en compte notamment les populations minoritaires dans les consortiums de recherche et d’innovation. Cela pourrait mener à des réponses inégalitaires. Parce que derrière une égalité biologique absolue et de principe _ le virus ne discrimine pas en fonction de la situation sociale, du sexe, de la religion ou de la couleur de peau_ on voit déjà apparaître des ruptures sociales que l’on a instituées dans nos sociétés, une inégalité qui ne vient pas de la biologie mais qui vient de la manière dont on a construit notre société. Ça se voit dès à présent avec une mortalité plus importante en Seine Saint Denis ou quand on parle de rester chez soi à un sdf etc.

Nous sommes donc en train d’approcher les différents consortiums qui se sont constitués pour voir comment l’on peut intégrer des acteurs de la société civile qui ont pour mission la prise en compte des intérêts de ces populations oubliées.

D’un point de vue plus individuel, quelque chose que tout le monde peut faire, je vais aller donner mon sang. Pendant la crise, les hôpitaux ont toujours besoin de sang. Il faut savoir que tous les dons du sang aujourd’hui se font sur rendez vous et il est possible de prendre rendez-vous sur le site internet de l’EFS (l’établissement français du sang). L’attestation de sortie autorise à se déplacer jusqu’aux lieux de collecte.


Questions à Inès LEONARDUZZI (numérique)

Auteure et conférencière, Inès LEONARDUZZI est CEO de Digital for the planet. Elle est aussi la fondatrice d’une association visant à promouvoir l’entraide professionnelle entre femmes, The Wit. En 2019, elle est désignée « Young Leader Franco-britannique » par les ambassades française et britannique.

Son dernier ouvrage : “Nos Folies Numériques – Du Bon Et Du Mauvais Usage Des Nouvelles Technologies” aux éditions Allary.

“Le numérique ce n’est pas virtuel, ce n’est pas une industrie qui ne se voit pas et qui n’a aucune incidence sur la planète.”

1. Que vous enseigne la crise actuelle ?

Elle nous enseigne plus que jamais l’interdépendance qu’il y a à entre l’économie l’écologie et la santé. C’est la première chose. Ce que je veux dire par là c’est qu’on réalise que les besoins industriels de notre société génèrent la déforestation, l’artificialisation toujours plus accrue des territoires sauvages et de fait et bien des déséquilibres écosystémiques et des conflits interspécifiques.

C’est ce que j’explique dans la tribune que j’ai écrite d’ailleurs “Le pangolin n’y est pour rien”. Ce qu’on retient c’est que tous nos modes de fonctionnement sont à revoir parce que finalement les pandémies sont déjà de plus en plus régulières et fréquentes depuis une dizaine d’années, même voire un peu plus, et ça va aller dans le même sens dans les années qui vont venir.

La deuxième chose peut-être, c’est de montrer à quel point le numérique est au coeur de tout. Surtout au coeur de nos échanges, de notre façon de fonctionner plus que jamais à l’heure où l’on est confiné et que l’on n’a pas d’autre choix que de rester chez soi. Donc c’est peut-être le moment de faire en sorte que le numérique soit responsable, le plus bas carbone possible, parce que le numérique c’est pas virtuel, c’est pas une industrie qui ne se voit pas et du coup qui n’a aucune incidence sur la planète, c’est de la sollicitation d’énergies fossiles dans la plupart du temps, c’est de la demande en eau pour refroidir les centres de stockage de données. Tout ça sur une planète où une grande partie de l’humanité n’a pas d’eau potable et où grand nombre d’enfants meurent en bas âge parce qu’ils n’ont pas d’eau salubre. C’est important à comprendre et surtout à l’heure où, aujourd’hui, le numérique a une place prépondérante dans nos vies.

Et l’autre chose pour le numérique c’est également qu’il soit davantage démocratique parce que si on est contraint à passer plus de temps en ligne, il faut que l’on puisse comprendre davantage comment ça marche. Quelle est la cuisine derrière, qu’est-ce que ça engage quand je vais sur tel ou tel site, qu’est-ce que ça veut dire quand j’accepte des cookies, quand je laisse mes données. Donc le numérique doit devenir de plus en plus démocratique et transparent. Trop peu de citoyennes et citoyens aujourd’hui le savent, je trouve ça dommage et terrible.

Peut-être une troisième chose un peu plus personnelle, c’est le bonheur des choses simples le fait de profiter d’aller dîner avec des amis sans me poser la question si je vais tomber malade, d’aller chercher mon pain en bas de la rue sans me poser la question si je vais tomber malade…

Voilà le plaisir des choses simples, ça aussi c’est quelque chose qu’on peut prendre en compte à l’heure où on se fait beaucoup de mal pour finalement des sujets tellement superficiels. En fait on se rend compte que quand on a la chance d’être avec les siens, la chance d’être en bonne santé et la chance de pouvoir être libre de ses mouvements, dans la société que l’on a construite, c’est déjà un énorme luxe.

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

Qu’est ce que cette crise pourrait changer dans le système ? D’abord on pourrait imaginer de changer la manière dont on éduque les enfants.

Ce que j’entends par là c’est que je pense qu’il est temps pour que le développement durable et l’écologie _ je sépare bien les deux, l’écologie étant l’étude de l’habitat, on ne peut pas bien vivre là où l’on est, si on ne comprend pas comment là où l’on est, fonctionne et puis, le développement durable qui est une doctrine économique et qui consiste à faire durer les ressources le plus longtemps possible _ pour faire très simple, ces disciplines là devraient être enseignées aujourd’hui à l’école, dès le plus jeune âge, parce que comment voulez-vous impliquer les gens, s’ils ne savent pas de quoi ils parlent.

Il ya plein de gens qui ne font pas la différence entre écologie et développement durable et ça, ça concerne aussi les plus jeunes. Donc je pense qu’aujourd’hui que si l’on a envie d’avoir une humanité consciente, il faut commencer par l’éducation. Je pense qu’aujourd’hui c’est le meilleur moment pour le faire et puis ça ne demande pas grand chose en fait, juste de la volonté.

Une fois qu’on a dit ça, c’est aussi comment on repense concrètement ce que ça veut dire. C’est bien de l’enseigner à l’école mais aussi le palper, on peut comprendre ce qu’est la nature que quand on la touche. Il y a plein d’enfants qui ne savent plus jouer dans un jardin. Il fut un temps il y avait le service militaire mais aujourd’hui on n’a plus besoin de gens qui sachent manier les armes par contre on a besoin d’une jeunesse qui sache respecter la nature. Donc pourquoi pas un service écologique d’un mois au sortir du lycée. Et puis peut-être pour les enfants des villes, créer des fermes urbaines. Ca pourrait déjà nous permettre de mieux palper ce dont on parle, ce qu’on demande à la nature pour faire des choses saines pour nous.

Et puis dans les territoires ruraux ce serait d’aller aider les agriculteurs qui sont en grande souffrance.

On peut aussi repenser la fiscalité. La fiscalité durable, on a commencé à la Coop 21 à travailler sur ce sujet, aux accords de Paris aussi en 2015 et puis ça a été mise à l’index. C’est peut-être le meilleur moment de repenser la fiscalité durable.

Et puis pourquoi pas aussi, le système juridique, inventer des états généraux du système juridique français voire européen. Et puis voir comment on peut revaloriser les communs, comment on peut garantir la protection directe et indirecte de l’humanité, des gens, parce qu’aujourd’hui il n’y a rien qui nous défende des injonctions industrielles.

Il y a plein de choses, on pourrait en parler mille ans, arrêtez-moi tout de suite.

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

Moi je vais faire très simple en réponse je pense que le simple fait de prendre conscience que la planète n’est pas un habitat qui nous est dû, c’est déjà énorme. Ca impliquerait de l’humilité, un devoir de mémoire aussi, se rappeler des gens qui n’ont pas survécu à cette crise sanitaire mais également des gens qui n’ont pas survécu en aidant, en sauvant les gens. On parle des soignants mais il ya aussi les éboueurs, ceux qui nous permettent la garantie d’une dignité humaine ces gens là il faut s’en rappeler.

Donc je pense que déjà si on arrive à se mettre dans cette posture, on aura beaucoup appris. Comprendre que rien n’est un acquis. Cette prise de conscience, elle serait déjà énorme dans un monde où l’on pense que tout nous est dû très souvent. Sans vouloir faire dans la moralité, je pense qu’à un moment donné, on a besoin de se dire ces choses-là.

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

Qu’est ce que je vais faire moi ? Déjà continuer en essayant de faire toujours mieux ce que je fais, donc d’être engagée pour l’environnement. Trouver le moyen de créer des solutions pour que ce soit le plus facile possible pour les citoyens qui souhaitent s’engager.

Mais à titre très personnel, ce que je vais faire c’est encore plus apprendre à mon fils _ parce que je suis jeune maman _ à quel point la nature elle est belle mais elle est aussi fragile. Parce que je ne pense pas qu’on apprenne aux gens en faisant peur ou en donnant des interdits. Les gens font ce qu’il faut parce qu’ils ont appris à aimer une chose et à la respecter. Je vais donc m’atteler surtout à ça.

Il faut savoir que la pollution numérique environnementale est composé à 75% de la fabrication des appareils électroniques et de leur mauvais recyclage.

La pire façon d’impacter la planète c’est d’acheter les nouveaux équipements et de jeter les anciens de la mauvaise façon. Donc évitez d’acheter des nouveaux appareils si vous n’en avez pas besoin et surtout ne succombez pas à l’appel du déchet électronique dans la poubelle ! Surtout en ce moment, attendez que l’on sorte du confinement et qu’il y ait des points de collecte qui soient là pour ça.


Questons à Lenny BENBARA (politique)

Lenny BENBARA est analyste politique et économiste de formation, spécialiste de l’Espagne et de l’Italie, ainsi que de la politique européenne. Il a fondé le média Le Vent Se Lève. Il est également responsable des publications de l’Institut Rousseau.

“La tentation va être forte pour beaucoup de dirigeants de présenter ce virus comme un accident, (…) afin de revenir à la logique ‘business as usual” (…) il ne faudra pas l’accepter”

1. Que vous enseigne la crise actuelle ?

Je pense qu’elle nous délivre toute une série d’enseignements. D’abord la fragilité de notre système économique, qui a quand même été percuté par un simple virus et qu’on voit en situation aujourd’hui d’effondrement quasi systémique avec des conséquences incalculables. La fragilité aussi de la mondialisation, de cette logique dans laquelle on était depuis des décennies, qui voulait que les entreprises délocalisent à l’infini et qu’elles soient dépendantes de toute une série d’acteurs dans le monde. On voit que ce système là nous expose à de grandes fragilités et que de petits bouleversements peuvent nous mettre à l’arrêt et nous empêcher, créer des pénuries y compris notamment dans le secteur du médicament.

Ensuite, l’autre enseignement, je crois que c’est l’absurdité des politiques des dernières décennies et le déclassement de l’Europe. C’est assez terrifiant de voir la lenteur de nos systèmes à réagir y compris de nos dirigeants. Quand on voit que la Chine, qui est un modèle autoritaire évidemment et a des procédés que l’on ne voudrait pas voir appliqués dans nos pays, a réussi à s’en sortir en quelques semaines on se dit quand même qu’il y a eu un petit souci en terme de réactivité en matière de politiques publiques en Europe. C’est aussi lié à des dogmes, à des carcans, à l’idée que l’on était infaillibles, et ça, c’est assez inquiétant. Donc je dirais que ça met en lumière une forme à la fois d’amateurisme et en même temps d’absurdité des schémas dans lesquels on se situe.

Ensuite il y a l’éveil de la Chine et les changements à venir puisqu’on voit que les pays qui sont sortis tôt de cette crise entre guillemets, même si de nouvelles vagues pourraient avoir lieu, prennent un peu la main, en matière de leadership mondial, sur le modèle qui vient dans l’après crise. Et c’est assez inquiétant vu le modèle de la Chine. On voit que les États-Unis n’assurent plus ce leadership mondial et donc on est à la veille de bouleversements géopolitiques importants.

Enfin, je dirais l’utilité de l’État et de nos systèmes de sécurité sociale qui nous empêchent par exemple en France d’avoir les millions de chômeurs qu’il y a aux États-Unis. En trois semaines, on a atteint je crois 22 millions de chômeurs aux États-Unis, plus de 20 % de taux de chômage. On voit que l’état social et ce qu’on a construit dans l’après-guerre a une utilité, même si pour une partie de nos dirigeants, il faut s’en débarrasser. Donc voilà je crois que ce sont des enseignements précieux.

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

Ca passe par la prise de conscience dans la population et chez les dirigeants du fait qu’on ne peut pas continuer, on ne peut pas revenir au modèle précédent, étant données ses fragilités, étant donné ce vers quoi il nous a conduit.

Ensuite je pense que la crise actuelle peut contribuer à dénouer certaines contradictions européennes. On le voit actuellement dans les débats à l’Eurogroupe ou au Conseil Européen puisque la crise actuelle nous impose le choix entre, en définitive, la solidarité et l’égoïsme. On voit pour l’instant que c’est plutôt l’égoïsme qui prime, mais en même temps, on sent qu’il y a un rapport de force, et un conflit, qui est en train de se dénouer et je pense que c’est souhaitable parce que l’ambiguïté et les discours marketing ne suffisent plus. Il y a des pays qui ont besoin d’aide, l’Italie, l’Espagne en particulier, la Grèce aussi qui affronte une série de crises depuis dix ans en continu.

Et enfin je crois que cette crise peut contribuer à faire comprendre aux entreprises qu’elles ont intérêt à relocaliser et non à être dépendantes de centaines d’acteurs qui sont éparpillés dans le monde et qui les exposent à un coup d’arrêt au moindre soubresaut.

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

Déjà je crois qu’il ne faudra pas accepter les politiques publiques d’avant crise et là-dessus, il y a de quoi être inquiet quand on voit Bruno Le Maire ou Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France, qui nous promettent à l’austérité dans l’après crise. C’est assez inquiétant donc je pense que la tentation du retour à la normale entre guillemets va être forte. Et ça, il ne faudra pas l’accepter puisque ce sont précisément ces politiques là qui nous ont conduits à devoir être confinés déjà pendant plusieurs semaines, donc à subir un coût exorbitant, tout simplement parce qu’on avait fait des économies de bouts de chandelles sur l’hôpital. Et dans un monde très incertain qui va être le monde du changement climatique accéléré, le monde de l’accélération des crises économiques, le monde de la déstabilisation géopolitique, on a plutôt intérêt à avoir des vrais filets de sécurité et non à les affaiblir. Et je crois que la tentation va être forte tout de même pour beaucoup de dirigeants de présenter ce virus comme un accident, au moment de la sortie de crise, et afin de revenir un petit peu à la logique ‘business as usual’. Donc déjà je pense que pour éviter le retour à la normale entre guillemets, il faut être attentif.

De la même façon, sur le qui va payer la crise. Il y aura forcément des coûts en sortie de crise et les enjeux seront énormes. On l’a vu sur le temps de travail par exemple. Et si c’est aux plus pauvres ou aux plus faibles de payer la crise comme après 2008, alors on se dirige vraiment vers un modèle de société inquiétant. On a eu le mouvements des gilets jaunes, on a eu une montée des violences policières et, disons-le, d’une logique de répression, or je crois que personne n’a intérêt en réalité à vivre dans une société sous tension.

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

Continuer à écrire premièrement donc à proposer des analyses pour ce monde chamboulé par le Covid-19, c’est ce que fait en particulier Le vent se lève.

Faire des propositions de politiques publiques avec l’institut Rousseau, on est en train de préparer un gros dossier de crise sur la façon de s’adapter à ce nouveau monde et en même temps de répondre à la crise en cours. Et enfin de mon côté, je vais en particulier sensibiliser aux enjeux économiques pour faire progresser un petit peu notre culture démocratique à mon niveau évidemment. Parce que je crois que ce ne sont pas des sujets qui sont très à la mode en France et pourtant il y a des enjeux énormes en ce moment en particulier sur les questions monétaires. Donc voilà ça c’est un peu ma petite cause personnelle.

Deux conseils de lectures :

  • “Une monnaie écologique pour sauver la planète” (Odile Jacob) de Nicolas Dufrêne et Alain Grandjean qui est à l’intersection des enjeux économiques qui vont être vraiment très chauds dans les prochaines années avec des propositions fortes et de la transition écologique puisqu’on sait que l’urgence climatique qui était très présente avant cette crise n’a pas disparue et qu’il va falloir qu’elle revienne comme une priorité.
  • Et “Introduction à Antonio Gramsci” (La Découverte) par Nathan Sperber. Vraiment un auteur fondamental pour comprendre les périodes de crise et les périodes de basculement systémique. Je recommande en particulier cette lecture et je crois qu’elle offre des pistes pour savoir comment sortir du monde d’avant et comment commencer le monde d’après.


Questions à Aurélie PIET #économie

Aurélie PIET est économiste, chercheuse indépendante, auteure et conférencière. Son dernier livre : “Quand l’Homo economicus saute à l’élastique…sans élastique” est publié aux éditions Plon.

“Le PIB un indicateur de croissance, qui est juste quantitatif et financier, or il faudrait que nous basculions vers des indicateurs plus qualitatifs, de prospérité, de qualité de vie, de bien-être.”

1. Que vous enseigne la crise actuelle ?

Cette crise sanitaire pour moi vient s’ajouter à de nombreuses autres crises comme la crise démocratique, la crise environnementale, la crise démographique, le crise économique, la crise sociétale. Donc elle vient nous témoigner, ou du moins confirmer, que notre monde est malade. Symboliquement je trouve que c’est fort aussi, oui ce monde là aujourd’hui il est malade. Après ça vient nous enseigner aussi l’importance du rôle de l’État dans ce contexte. Puisqu’il y a une prédominance du libéralisme aujourd’hui, là, ça nous montre l’importance de l’État, ça nous montre qu’il doit reprendre ses pleins pouvoirs et ses pleines missions, notamment sur les secteurs d’activité comme la santé ou l’éducation où on ne peut pas faire d’économie ni raisonner en termes de rentabilité sur des secteurs comme ça.

Par ailleurs, je trouve aussi que ça réoriente nos priorités vers l’essentiel. Aujourd’hui justement, on se rend compte que l’essentiel ce n’est pas la rentabilité, ce n’est pas le profit, l’argent, ce n’est pas la réussite mais c’est vraiment le bien-être, la santé, la qualité de vie. Ce sont des valeurs plutôt qualitatives qui comptent.

Et puis, à un autre degré ça témoigne aussi de notre vulnérabilité, de notre dépendance et qu’il nous faut finalement changer de modèle. Aller vers un modèle plus résilient, retourner sans doute vers une économie locale sur ces éléments là.

Pour terminer je dirais que ça met en valeur les inégalités dans la société en montrant les inégalités de certaines populations, comme les sans abris, les migrants ou les travailleurs précaires.

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

Tout, cela peut permettre de tout changer, ça serait l’occasion.

Parce que comme c’est notre modèle de société qui va mal et que tout est lié, que ce soit le politique, l’économique, le financier, c’est l’occasion de changer notre modèle. Que l’on aille vers un projet de société qui soit plus vertueux, un projet de société où ça ne soit pas l’argent et le profit qui soient mis au centre mais précisément la qualité de vie, le bien-être et la prospérité. C’est l’occasion de basculer vers ca.

Sur les modèles économiques c’est pareil, ça serait l’occasion de ne plus faire un focus sur nos richesses, j’allais dire quantitatives, sur les indicateurs quantitatifs et financiers mais plutôt de basculer vers les richesses qualitatives, de bien-être, de bonne santé de la population ou bonne santé de la terre.

Et ce serait l’occasion de revoir notre système monétaire, parce que notre dette va se creuser et quand on sait que finalement c’est notre système monétaire qui crée lui-même la dette, c’est peut-être l’occasion de repenser tout ça. Ce financement là qui se fait aujourd’hui principalement par les banques privées, qui fait qu’on a des taux d’intérêt relativement forts, et qu’on ne peut pas continuer comme ça à creuser cette dette de manière indéfinie. Donc c’est aussi l’occasion de changer de système monétaire.

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

Je crois que chacun effectivement a un rôle à jouer. Dans l’idéal, ça serait que les pouvoirs publics en premier lieu changent d’indicateurs. Les indicateurs aujourd’hui, c’est ce qui oriente vraiment notre économie, donc la première chose à faire serait de réorienter ces indicateurs. Le PIB un indicateur de croissance, qui est juste quantitatif et financier, or il faudrait que nous basculions vers des indicateurs plus qualitatifs, de prospérité, de qualité de vie, de bien-être.

Je crois également qu’il y a un vrai travail à faire au niveau des collectivités locales, avec les citoyens, avec les entreprises pour recréer un territoire résilient. A une échelle plus locale, créer un territoire résilient qui résiste aux chocs en développant, par exemple, les monnaies locales, en faisant en sorte aussi que les entreprises échangent sur le local, qu’elles aient des fournisseurs en local, que les clients soient locaux aussi, que les matières premières soient favorisées sur les territoires.

Tout le monde a son rôle à jouer sur ce volet du territoire résilient. Les citoyens pour faire fonctionner cette économie, les entreprises pour qu’elles jouent le jeu et les banques qui doivent accompagner aussi ce phénomène.

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

A mon échelle je vais poursuivre ce que j’ai commencé à faire, diffuser le message comme quoi il faut réinventer notre économie, que c’est indispensable, qu’il faut qu’on change de modèle de société. Et faire savoir aussi que cette société a déjà commencé à changer car il y a plein d’initiatives positives qui vont dans ce sens, remettant au centre des priorités l’homme et l’environnement. Cela passe par faire des conférences auprès des entreprises des collectivités et par l’enseignement aussi pour toucher les jeunes générations et les étudiants.

Je me suis impliquée aussi au niveau de ma commune pour essayer de m’investir sur ces changements à l’échelle locale et voir comment mettre tous ces éléments-là en pratique.

Enfin, je suis en train de travailler sur un projet avec deux autres personnes sur comment on peut rassembler tous ces gens qui sont éparpillés et qui ont envie de créer le monde de demain. C’est important de se rassembler, d’être identifiés. On sera sans doute plus fort pour réussir à faire basculer les choses.

Pour que ce monde change il faut commencer à changer soi-même donc faire un vrai travail au niveau personnel et pouvoir répondre à ces questions toutes simples : où est l’essentiel et et qu’est ce qui est important finalement dans ma vie.


Questions à Caroline NEYON #économie

Caroline Neyron est la Déléguée générale du Mouvement des Entrepreneurs Sociaux (le MOUVES), ayant aussi l’ambition de devenir un grand mouvement citoyen pour l’entrepreneuriat social.

“Il faut inciter les entreprises à mettre au coeur de leur modèle, leur impact social, leur impact environnemental”

1. Que vous enseigne la crise actuelle ?

La crise actuelle nous enseigne la grande fragilité de notre mode de fonctionnement et notamment pour moi, qui parle au nom du Mouvement des Entrepreneurs Sociaux, de notre économie, de la manière dont elle fonctionne.

L’interdépendance folle qu’on a avec une diversité de pays importante et notre incapacité à avoir une économie souveraine qui fait qu’aujourd’hui, on est tellement interdépendants que l’on en est devenus extrêmement fragiles.

Ça démontre ce qu’on savait déjà, que l’on n’a pas d’industrie en France, que l’on est hyper dépendants d’industries extérieures. Ce n’est pas vraiment une surprise, c’est juste une accélération de la démonstration.

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

C’est un moment pour, peut-être, repenser les choses en ayant vu crûment les failles du système et peut-être pour accélérer des changements, ou pas.

Nous ce qu’on espère, c’est que ça va permettre de reposer la question de la construction de filières sociales, durables, solidaires, ancrées sur les territoires comme celles que l’on essaie de construire depuis des années. La souveraineté et la résilience de filières alimentaires, de filières textiles, de filières sanitaires, nous montrent à quel point c’est important. Et puis, la manière dont les gens en première ligne ont fait face, et ont permis au pays de faire face, nous montre aussi leurs forces et comment on peut s’appuyer sur elles pour capitaliser sur la suite. On espère avoir démontré ça, que les gens qui sont sur ces filières déjà solidaires et durables sont très forts. On peut s’appuyer dessus pour reconstruire le pays et que potentiellement les questions qui s’ouvrent ici aujourd’hui, elles peuvent nous aider à penser demain. La place des salariés, le rôle des salariés, le partage des décisions et des richesses avec les salariés, sujets que l’on porte et qui nous paraît encore plus criant aujourd’hui avec les salariés les plus souvent en bas de l’échelle qui sont en première ligne, qui aident le pays à tenir, par exemple.

En même temps, on voit le risque, on voit à quel point le système d’avant a envie de se remettre en place. Alors bien sûr, par rapport à ce qu’on prône depuis des années, on a envie de dire qu’on a fait la preuve que c’est juste, qu’il faut accélérer et que tout est en place aujourd’hui pour accélérer une autre économie. En même temps, on sait très bien que ça ouvre aussi peut-être le retour de balancier à une économie encore plus financiarisée, plus axée sur des profits à court terme, sous l’aune de refaire partir la machine.

On reste dans un combat, on n’est pas hyper optimistes, ni pessimistes, mais on se dit que tout le monde a l’impression qu’il a la bonne solution et qu’il va donc falloir que l’on démontre que la nôtre est la bonne.

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

Pour ne pas qu’on reparte à la normale, je pense qu’il faudra montrer ce qui a marché et montrer que ce qui, parfois, passe au second plan, peut être au premier plan. Que les enjeux de justice, de partage, de solidarité, de souveraineté, sont les enjeux clés et qu’il faut parier là-dessus pour reprendre le chemin d’une économie plus durable. Et je pense qu’il faut proposer très clairement des solutions globales, pas seulement des incantations mais des solutions précises de comment on reconstruit très concrètement un tissu économique avec d’autres valeurs.

En fait, nous on dit juste que c’est pas très compliqué, que l’on peut conditionner toutes les aides d’État à un plus juste partage des pouvoirs et des richesses avec les salariés. Bruno Le Maire a déjà parlé des répartitions de dividendes avec les actionnaires, il a parlé aussi du salaire et des bonus des dirigeants. Macron a parlé de l’enjeu de revaloriser les plus bas salaires des gens qui sont en première ligne. Voilà tout le monde en parle, maintenant, il faut le faire et c’est pas compliqué. On connaît les solutions, il faut inciter les entreprises à mieux partager leurs richesses et leurs pouvoirs.

Et puis la deuxième chose, est qu’il faut inciter les entreprises à mettre au coeur de leur modèle, leur impact social, leur impact environnemental. Que ce ne soit pas quelque chose d’annexe à leurs résultats financiers mais qui soit au coeur de ce qu’on leur demande et notamment de ce que l’État demande. Que l’État fasse évoluer possiblement sa fiscalité, ses aides, sa manière de fonctionner, suivant pas seulement les résultats financiers, mais aussi les résultats sociaux et environnementaux.

Il faut que l’État s’engage clairement dans la relance. Il aura beaucoup donné, s’il souhaite que les choses fonctionnent différemment par rapport au résultat de cette crise, il faut qu’il fasse des propositions concrètes et qu’il incite les entreprises à changer.

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

Nous, le Mouvement des Entrepreneurs Sociaux, très concrètement depuis le début de la crise, on est au quotidien en lien avec les entrepreneurs qui la subissent de plein fouet, au quotidien avec les entrepreneurs qui sont avec les plus fragiles, parce que c’est leur essence même. Notre enjeu est de les soutenir pour qu’ils puissent passer cette étape, de les aider à envisager la relance et puis de travailler avec tous les pouvoirs publics locaux et nationaux à ce que, ceux qui ont été les plus présents pour répondre aux urgences, soient aussi ceux qui soient aidés à repartir à leur juste niveau, à leur juste valeur.

Or on a vu par exemple que dans les premières mesures de soutien aux entreprises, beaucoup des entreprises sociales avaient été oubliées. Parce que leur modèle est un modèle d’organisation économique spécifique, très peu capitalisée avec une organisation et un rapport entre le chiffre d’affaires commercial et social qui n’est pas compris par les banques.

Donc voilà tous les jours les décisions prises, on les analyse pour qu’elles puissent être adaptables aux entreprises sociales et que ces entreprises qui inventent le monde de demain, le monde qui nous paraît plus soutenable, plus durable, elles soient encore plus nombreuses et plus valorisées pour se développer dans le cadre de la relance.

En une phrase pour préparer le monde de demain je pense que tous les citoyens savent qu’ils peuvent être acteurs. Leur citoyenneté c’est voter, c’est discuter, c’est échanger mais c’est aussi consommer ! Donc j’invite chacun à regarder sa manière de consommer, regarder où les choses sont faites, comment elles sont faites et avec qui elles sont faites.


Questons à Antoine PECQUEUR (culture)

Antoine PECQUEUR est musicien et journaliste, spécialisé dans l’économie de la culture (RFI, France musique, Mediapart, …), rédacteur en chef de La Lettre du musicien/ Ouvrage à paraître L’Atlas de la culture aux éditions Autrement.

“La question écologique va être centrale mais l’autre question ça va être la question culturelle. Si on ne peut plus penser la croissance, la relance économique comme par le passé, il faut aller sur d’autres terrains et le terrain culturel c’est celui qui va permettre justement une autre relance, la relance des esprits.”

1. Que nous enseigne la crise actuelle ?

La crise actuelle, cette crise sanitaire mondiale sans précédent, révèle beaucoup de choses sur différents aspects.

Je pense déjà un aspect géopolitique puisque ce n’est sans doute pas un hasard si Donald Trump parle, non pas du coronavirus, ni du Covid-19, mais du “Chinese virus” c’est à dire du virus chinois. On savait la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis, on est évidemment dans ce contexte géopolitique de rapports entre les puissances qui est très important parce qu’il ne faut pas oublier qu’en l’espace d’une vingtaine d’années, les guerres, au sens classique, ont diminué de moitié mais les conflits existent toujours.

Il y a le terrorisme, il ya les guerres commerciales, on en parlait, et maintenant il y a cette échelle sanitaire. Alors c’est bien sûr, dans ce contexte-là, de tensions géopolitiques que s’inscrit également le Covid-19.

Ensuite, il y a le plan purement politique et la nature des régimes. C’est très intéressant de remarquer que les mêmes qui dénonçaient le régime dictatorial chinois défendent et mettent en avant aujourd’hui la capacité qu’a eue la Chine à réfréner le virus.

C’est aller un petit peu vite en besogne à mon sens parce qu’il faut bien rappeler que les premiers cas à Wuhan, cette région de la Chine, ont eu lieu en novembre 2019. Ils ont été étouffés par le gouvernement chinois à l’époque. Avec notamment, on le sait, le cas de ce médecin qui a été arrêtée et qui était, d’une certaine façon, un lanceur d’alerte.

C’est très important de le souligner parce que si la Chine n’avait pas été une dictature à ce moment-là et qu’elle avait pris les devants, on ne serait peut-être pas dans cet état-là.

Ensuite, oui la Chine est allée jusqu’à emmurer des résidences, faire en sorte que les gens ne sortent pas pour éviter la propagation du virus et elle l’a fait de manière dictatoriale. On peut souligner que ça a permis d’éviter une propagation du virus mais au départ ce virus est aussi né dans un contexte de dictature et avec un lanceur d’alerte qui est décédé. Il ne faut vraiment pas oublier ça.

D’un côté on a donc ces régimes dictatoriaux et puis de l’autre on a ces pays qui dépendent des politiques libérales, ultralibérales, c’est le cas notamment des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne. Que ce soit avec Donald Trump ou Boris Johnson on est face à des gens qui mettent l’économie en premier et les questions sanitaires et sociales au second plan. C’est à dire que d’une certaine façon, on accepte qu’une partie de la population meure du moment que l’économie, qui va bien sûr connaître un ralentissement net mondial, ne soit pas complètement à l’arrêt. On voit bien là les dérives de ces politiques ultra libérales qui peuvent même s’accompagner d’un mysticisme idéologique avec des évangélistes comme dans le Brésil de Jaïr Bolsonaro.

Et puis la France là dedans a une position un petit peu ambivalente puisque, on l’a vu dans les déclarations du président Emmanuel Macron, la question économique est première mais la question sanitaire l’est tout autant. Une sorte “d’en même temps” qui peut, peut-être, montrer aussi ses limites. En tout cas on s’interroge, quand le principe même de gouverner, c’est prévoir, et que le président Emmanuel Macron dit que dans l’après crise il faudra redonner des moyens à l’hôpital public. Peut-être aurait-il fallu en donner avant pour éviter justement l’état actuel des choses, le manque en équipement médical et ainsi de suite.

Pour moi la grande inquiétude qui va arriver dans les prochains jours, les prochaines semaines, ça va bien sûr être quand cette épidémie qui se propage dans le monde entier va arriver en Afrique. Le continent africain est évidemment dans un sous-équipement médical criant et cette crise arrive au moment où justement l’Afrique est en train de se relever, d’émerger dans un grand nombre de secteurs. Ce serait donc terrible si cette crise sanitaire mettait à l’arrêt ce continent. Je le rappelle, en 2100, 40% de la population mondiale sera africaine donc il faut vraiment penser aux pays africains actuellement.

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

Ce serait rassurant si ça pouvait faire changer beaucoup de choses. Une fois de plus je le rappelle le président Emmanuel Macron dans l’une de ses déclarations, a dit que cette crise amènerait à un changement, que l’on ne pourrait plus faire comme avant.

Alors ce changement de paradigme il va se faire dans quel sens ? Parce que c’est là toute la question. Soit, et on serait évidemment rassurés et très heureux de se dire que cette crise permettra de repenser les choses, notamment d’un point de vue écologique. Parce qu’elle pourrait être, et l’économiste Thomas Piketty l’a très bien dit, une forme de répétition générale avant des catastrophes encore plus grandes notamment du fait du changement climatique. Et sur ce plan les résultats du premier tour des élections municipales ont montré que le parti qui a remporté un grand nombre de victoires dans ce premier tour c’est le parti écologiste dans un grand nombre de villes. On pense bien sûr à Strasbourg, on pense à Grenoble, on pense à Lyon et même à Paris où évidemment on sait que le souci environnemental était présent dans la candidature d’Anne Hidalgo au-delà de la candidature de David Belliard.

Une chose est sûre, il y a ce souci maintenant dans un grand nombre de villes, dans une grande partie de la population, des questions environnementales. Cette crise sanitaire montre que maintenant il est urgent d’aller sur ce terrain donc on pourrait se dire le changement de paradigme il va se faire dans ce sens là. Mais est-ce qu’il ne pourrait pas aussi se faire dans l’autre sens ? C’est à dire accentuer encore plus un libéralisme qui devra être le moteur d’une relance ? Courir après une perpétuelle croissance. C’est un vaste débat en tout cas on peut s’interroger sur le fait, pour certains, de vouloir relancer la machine, avec un temps de travail qui augmente, avec un désir de relance à tout prix. Il faut bien se rappeler que quand il y a eu la crise de 2008 bien sûr c’était une crise très différente la crise des subprimes mais elle aurait pu permettre d’espérer un grand changement de paradigme dans un grand nombre de domaines. Force est de constater que, dans les années qui ont suivi, le système a repris d’une manière peu ou prou équivalente.

Donc on le voit il faut toujours se méfier, en tout cas c’est très dur de prophétiser en tant que journaliste. Moi je commente le réel donc c’est très dur de penser évidemment de manière plus prospective mais je dirais que il peut y avoir matière à espérer. Et que peut-être qu’entre d’un côté les tendances dictatoriales et de l’autre les régimes ultra libéraux, cette crise sanitaire peut nous montrer qu’il faut plus que jamais une troisième voie qui soit ni l’une ni l’autre et qui permette notamment de mettre les questions environnementales au premier plan.

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

La gestion de l’après crise va être très compliquée notamment du fait de la propagation de ce virus à travers le monde on l’a dit, mais dans un espace temps différent. Donc ça va être très dur d’harmoniser les choses, de reprendre alors que le virus sera peut-être en train de faire des catastrophes en Afrique ou en Amérique Latine. L’Europe sera en train de se relever comme aujourd’hui la Chine est en train de se relever. Donc il va y avoir ce décalage à gérer qui est très compliqué notamment dans un contexte de mondialisation et bien sûr plus que jamais peut-être donner envie de s’attaquer au local.

En tout cas je pense qu’il va falloir jouer de prudence et améliorer la communication. On a eu un exemple quand même d’une communication gouvernementale plus qu’hasardeuse en début de crise. Les paroles mêmes des scientifiques dans ce qui a précédé la crise du moins dans son volet européen étaient très contradictoires et donc ont généré un écho médiatique contradictoire. Il faut se rappeler que quelques jours avant le début du confinement, le Journal du Dimanche titrait en dessous de la photo d’Emmanuel Macron “En fait-il trop ?” à propos du Covid-19 ou encore Le Monde, dans un édito, comparait le virus à la grippe en disant que c’était un peu dommage de faire autant de choses alors que finalement pour la grippe on en fait beaucoup moins. Dans la Voix du Nord, l’un des chefs de service du CHU de Lille qui disait “c’est un virus médiatique”. Or on voit bien qu’aujourd’hui il n’est pas que médiatique ce virus. Effectivement il y a une difficulté, des contradictions scientifiques qui ont fait que la communication gouvernementale, l’exécutif ne parlait pas d’une même voix. Donc tout ça c’est des leçons à prendre pour gérer la sortie de crise.

Il va falloir être extrêmement prudent aussi concernant les rassemblements. On voit déjà des festivals qui s’annulent. Il y a eu plusieurs nouvelles importantes comme le Festival de Cannes qui a été annulé. Or que faire pour les festivals d’été ? On sait que l’été c’est le grand moment des festivals et la question culturelle est centrale aussi dans cette crise sanitaire. Le Festival de Verbier qui est l’un des plus grands festivals de musique classique en Europe vient d’annoncer son annulation alors qu’il devait se dérouler de mi juillet à début août dans les Alpes Suisses tandis que le festival d’Avignon a affirmé pour l’instant qu’il allait se tenir donc il va falloir harmoniser les choses parce que ça va être très dur sinon de comprendre quel sens donner à des événements qui d’un côté sont annulés, de l’autre pas.

Bien sûr il y a un impact économique derrière mais je pense que ça doit permettre de repenser nos manières d’être, nos manières de vivre et aussi sur le plan culturel. Il y a un impact qui est terrible pour tous les artistes et, heureusement le gouvernement en France vient d’accorder l’activité partielle aux intermittents du spectacle, il était temps, c’était plus que nécessaire. L’écosystème de la culture est mis à mal. Vous avez les salles de spectacles qui doivent annuler et qui doivent rembourser le public; le public peut éventuellement reporter son billet ou parfois faire un don mais les salles vont devoir rembourser donc auront des difficultés à payer les structures qui devaient employer des artistes. On voit tout un écosystème mis à mal donc j’insiste sur la question culturelle parce que dans cette sortie de crise la culture va être un point central.

La question écologique va être centrale mais l’autre question ça va être la question culturelle. Si on ne peut plus penser la croissance, la relance économique comme par le passé, il faut aller sur d’autres terrains et le terrain culturel c’est celui qui va permettre justement une autre relance, la relance des esprits. Mais voilà il ne faut pas être contradictoire. Emmanuel Macron a raison de dire aux gens que la culture est importante on est heureux de l’entendre dire ça mais il faut maintenant se donner les moyens et peut être réinventer aussi certaines formes culturelles. Ground Contol c’est un tiers-lieu, un tiers-lieu culturel qui réinvente d’une certaine façon aussi ce rapport entre le public, les artistes, toute une communauté. Peut-être faut-il le repenser, ce rapport, dans une intimité loin de certains immenses rassemblements, en tout cas dans un certain temps. Le penser aussi via les médias numériques. Il y a beaucoup d’usages qui peuvent être faits en matière numérique de plus en plus pertinents et il faut féliciter tous ces médias qui diffusent de la culture actuellement parce que plus que jamais dans un contexte comme celui du Covid-19 cela va permettre à ce que des gens en bonne santé ou les gens malades, des gens qui sont dans les hôpitaux, puissent voir et apprécier des spectacles par le biais de retransmissions numériques. C’est extrêmement salutaire.

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

En tant que journaliste, je dirige la rédaction d’un journal culturel et je n’ai mis personne en activité partielle.

Tous les journalistes travaillent, avec beaucoup de prudence bien sûr, donc hors de question de partir en reportage, de faire évidemment comme avant, mais en tout cas j’ai tenu à ça parce que le devoir d’informer est essentiel. Pour expliquer l’impact du Covid-19 sur le secteur culturel et aussi ne pas parler que de ça.

Ainsi, pour d’autres médias comme Mediapart ou la Revue Dessinée, je travaille toujours sur d’autres sujets comme les conséquences de l’affaire Carlos Ghosn sur le mécénat ou sur l’affaire Bouvier Rybolovlev qui concerne le marché de l’art.

Ces histoires là ne doivent pas être mises à l’écart même dans ce contexte. Je pense que les lecteurs, les téléspectateurs, les auditeurs vont avoir envie d’entendre d’autres choses dans les prochaines semaines car le confinement risque d’être long. Il faut savoir jouer sur les deux tableaux, bien-sûr traiter de l’actualité et montrer aussi des aspects parfois méconnus des conséquences de la crise sanitaire et puis, de l’autre côté continuer sur d’autres sujets, les questions politiques, économiques ou sociétales, car elles sont aussi essentielles.

Voilà je crois que plus que jamais dans une période comme celle ci il y a un devoir et un droit d’informer qui est essentiel. On doit être à la hauteur du moment en tant que journalistes.


Questions à Amandine LEPOUTRE #entrepreneuriat

Amandine LEPOUTRE, est Présidente et co-fondatrice de Thinkers & Doers, un réseau international d’entreprises et organisations citoyennes. A la fois réseau, média et consultancy, dont la vocation est d’accompagner ses membres dans la transition écologique et sociale, Thinkers & Doers rassemble 20 000 membres sous la bannière ”Economy for Humanity”.

“La “carte des positions” c’est essayer de sérier tout ce que l’on a envie de garder, ce que l’on a plutôt envie de changer ou de supprimer dans nos façons de fonctionner”

1. Que vous enseigne la crise actuelle ?

Plein de choses déjà ça m’a appris, je pense, la vulnérabilité. Le truc dont on n’a pas forcément conscience tous les jours. Se dire que quasiment en huit jours on se retrouve à changer de modèle, que potentiellement tout ce que l’on a monté ça peut disparaître, ou en tout cas, changer radicalement.

On se rend compte des liens de solidarité qu’on peut voir autour de nous, des gens qui sont prêts à nous soutenir, de l’équipe aussi qu’on a et qui est formidable, donc oui je trouve que ça remet un peu les pendules à l’heure. Ça apprend aussi les liens, le besoin de contact, le besoin de voir les gens, de sentir qu’on appartient à une communauté.

Je viens de relire le livre de Bruno Latour qui dit que quand on traverse ce genre de choses ça permet en fait de ressentir, collectivement et en même temps, l’universalité de la condition humaine. Qu’est ce que ça veut dire ? je pense que tous, en même temps en ce moment, on sent le sol qui se dérobe un peu sous nos pieds. C’est assez étrange de ressentir ça collectivement, au niveau local, au niveau de son propre immeuble, des pays, du monde entier.

Voilà ça pose plein de questions, ça dépend aussi des jours, de comment on se réveille et de ce que l’on a envie de regarder.

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

Ça c’est la grosse question que l’on adresse tous. Est-ce pour se raccrocher à quelque chose, en se disant quand on sortira, qu’est ce qui va se passer, qu’est ce qu’on va retrouver, est-ce que ce sera comme avant ou un monde d’après différent. Je ne sais pas en fait ce que ça peut permettre de changer.

J’ai beaucoup d’espoir, j’ai beaucoup d’envie. On a envie de se dire que l’on est capable de tout réinventer. Je pense, en ce moment en tout cas, en étant tous confinés, ou en vivant cette période de crise, que ça doit permettre de poser les bonnes questions et de s’interroger, au fur et à mesure, sur pourquoi on en est arrivé à cette situation. Qu’est-ce que l’on veut mettre en place pour que, si ça se représente, on arrive à réagir différemment. Qu’est-ce que l’on a envie d’inventer aussi, qu’est-ce que l’on a envie de faire émerger. Je regarde pas mal en ce moment _ sûrement parce qu’on est dans une rhétorique très guerrière, l’état de guerre, on envoie les gens au front, etc _ ce qui s’est passé sur les grandes crises historiques. Pas les trucs qui ont duré trois jours mais les grandes crises comme des guerres, des choses qui ont fait bouger notre système. Il y a de belles décisions qui ont été prises derrière.

On a créé l’ONU, on a inventé le système de santé en France tel qu’il est encore aujourd’hui et qui permet de ne pas avoir ce qui se passe aux États-Unis, qui permet d’avoir accès aux soins. Ce sont de belles décisions, de belles organisations que l’on a mises en place. Le système social et la façon dont on tient au niveau économique ces jours-ci _ je crois que ça coûte quasiment 20 milliards d’euros de mettre les gens au chômage aujourd’hui et donc de garantir un niveau de revenu qui permet de tous bouffer _ ce sont des décisions qui ont été prises à la sortie des grandes crises. Donc j’espère qu’on aura le courage et la possibilité d’acter des modèles qui prennent plus en compte la santé, l’écologie, le climat, l’environnement et d’acter des décisions aussi fortes que celles qui ont été prises à l’issue d’autres grandes crises.

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

Il y a ceux qui sont en train de bosser sur le déconfinement et je les plains énormément, de devoir savoir comment on va sortir de ce truc là. La question c’est qu’est-ce qu’on est capable de faire ? Qu’est-ce que l’on va avoir le courage de faire ? Parce qu’il va quand même y avoir un truc assez terrible, c’est que l’on va rentrer dans une crise économique comme je pense que l’on n’a jamais connue donc on va avoir tous besoin de repenser un modèle économique. Repenser des modèles qui font que nos organisations ne meurent pas, que l’on arrive à tenir les salaires, que l’on arrive à tenir un niveau de rentabilité économique qui fait que ça continue à tourner.

Après il ne faudrait pas que ça nous empêche de regarder plus loin que les tableaux de compte. Qu’est-ce qui peut nous permettre de le faire ? Ce serait par exemple mettre en place des instances qui permettent de rester souple au niveau des actionnaires, au niveau des financiers, au niveau des gouvernements, mettre en place des soupapes qui nous permettent de réfléchir à la suite. Je ne sais pas comment on prépare l’après en vrai mais j’ai le sentiment qu’aujourd’hui, si on se pose les bonnes questions, on arrivera à mettre en place des solutions intermédiaires qui permettront de prendre les bonnes décisions. J’espère que collectivement on regardera cette union sacrée et que l’on arrivera à ne pas repartir dans des espèces de luttes intestines entre les extrêmes, les gens qui vont vouloir profiter de cette situation et les autres.

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

Je vais dire nous parce qu’il y a vraiment toute la petite équipe de Thinkers & Doers qui est ultra mobilisée depuis le début et c’est canon en fait comme ça.

Nous, à notre échelle, on va aller poser des questions aux gens du réseau Thinkers & Doers. Un réseau international avec des réactions à la crise qui sont assez différentes d’un pays à un autre. On va aller rencontrer les gens qui font partie de notre comité scientifique et ceux qui font partie des cercles equality, les experts très engagés sur l’agenda 2030 des Nations-Unies et leur poser la question pour tâcher de savoir exactement ce qui les préoccupe pour ce monde que l’on va reconstruire.

On va essayer de le faire de façon assez scientifique et donc de bosser sur ce que l’on appelle une “carte des positions”. La “carte des positions” c’est essayer de sérier tout ce que l’on a envie de garder, ce que l’on a plutôt envie de changer ou de supprimer dans nos façons de fonctionner et on va mettre à la sortie du confinement _ pas à la sortie de la crise car à mon avis on en a pour un petit bout de temps _ à disposition cette carte des positions qui à mon avis sera assez représentative. Ça c’est un peu ce qu’on peut faire à notre niveau avec le réseau.

Après un peu comme les initiatives comme les vôtres (le média Ground Control), c’est comment on valorise tous ceux qui sont aujourd’hui sur le terrain qui sont en train de monter des trucs de dingue pour aller soutenir les soignants, les personnes dans la rue, les migrants, etc. Tous ceux qui sont déjà engagés dans un nouveau système, un système anti-crise. Chez vous, on est très proche du Refugee Food Festival par exemple, je trouve ça génial ce qu’ils font. On peut aussi parler de l’opération #ComandoReffetorio portée par l’équipe du Reffetorio et l’artiste JR. Nous on va se servir de nos médias, de nos partenaires médias pour aller valoriser ceux qui aujourd’hui sont en train de bosser sur cette gestion de sortie de crise. On fait ce qu’on peut voilà !


Questions à Fanny GIANSETTO #alimentation

Fanny GIANSETTO est la fondatrice de Ecotable, label et association au service de l’alimentation durable. Elle est aussi juriste et enseignante-chercheuse en droit.

“L‘un des enseignements les plus positifs de cette crise c’est que en matière alimentaire, le circuit court est en fait ce qui fonctionne le mieux.”

1. Que nous enseigne la crise actuelle ?

Pour moi la crise actuelle est en réalité une critique assez importante du néolibéralisme et de la mondialisation, en tout cas non contrôlés. Cette crise nous montre notamment les limites du libre échange et de la délocalisation qu’on a eu tendance à pratiquer, ces dernières décennies, à outrance. On se rend compte que, quand les frontières se ferment, on n’a plus de masques, on n’a plus de tests. Heureusement, on est quand même resté un pays agricole, donc on a encore de quoi se nourrir.

Il y a donc deux enseignements majeurs pour moi. Une critique très importante du libre échange absolu d’une part et d’autre part, sur la question alimentaire, ce que la crise met en avant c’est que l’agriculture paysanne reste très résiliente. On peut encore se faire livrer par les producteurs du coin, on a des initiatives qui sont mises en place pour soutenir cette agriculture paysanne alors que les grandes interfaces, comme le marché de Rungis, périclitent au contraire en en ce moment.

Autre élément très intéressant il me semble, c’est que l’on se rend compte à quel point les services publics sont essentiels. Dans la santé bien sûr mais aussi l’éducation, les transports, la police, on se rend compte que les personnes qui travaillent dans ces services publics n’ont pas été valorisées dans leur travail depuis longtemps. Probablement qu’il aurait fallu, depuis plusieurs décennies déjà, revaloriser ces métiers et investir dans ces secteurs qui sont cruciaux en cas de crise.

La France je pense ne s’en sort en fait pas si mal mais si l’on compare avec les autres États, ceux qui ont le moins investi dans les services et structures publics sont ceux qui payent le plus lourd tribut à la crise.

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

Elle peut permettre de redécouvrir le rôle de l’État providence qui prend soin de ses structures publiques et de ses fonctionnaires. Les soignants en première ligne mais aussi les enseignants qui continuent à travailler à distance, la police qui est sur le terrain pour faire des contrôles, etc. Je rappelle juste que, en comparaison et c’est toujours quelque chose qui m’a beaucoup marqué, quelqu’un qui fait de l’audit financier est aujourd’hui bien mieux payé qu’un professeur de fac qui a fait dix ans d’études et qui a passé plusieurs concours et quand je dis bien mieux payés c’est je pense trois à quatre fois mieux payé. Je ne parle même pas des médecins ou des infirmières qui touchent pas beaucoup plus qu’un smic.

Dans un autre domaine j’ai l’impression que cette crise peut permettre aussi de nous faire réfléchir à ce dont nous avons besoin réellement pour vivre. Pour moi, on vit un peu une décroissance accélérée. Alors certes le risque c’est d’avoir derrière une croissance effrénée mais déjà cela nous fait réfléchir. L’ironie de l’histoire ici c’est que nous on est confiné chez nous mais qu’on voit que dehors la biodiversité bénéficie énormément de ce retrait de l’humain. On voit les poissons revenir à Venise, on entend les oiseaux chanter en ville, la pollution se réduit, donc le gros challenge ici ça va être le retour à la normale. L’après crise. A mon avis, il faudra à tout prix éviter une dérégulation pour relancer la croissance. Le risque va être que l’écologie passe au second plan alors qu’elle devrait précisément être au premier. Je crois que la Chine a mis en pause les quelques lois qu’elle avait fait passer en matière de protection environnementale post crise pour relancer la croissance. Il faut absolument éviter ça. Il faut l’éviter parce que cette crise est une première et que de très nombreuses crises peuvent arriver, avec des nouvelles maladies, qui vont ressurgir du fait de la fonte du permafrost, ou des maladies tropicales qui vont venir dans les pays occidentaux, etc.

Donc ce qui peut changer, je l’espère même si je ne suis pas très optimiste, c’est une remise en question du modèle de surconsommation et du modèle néolibéral.

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

Question très difficile en effet, très difficile parce que je pense qu’on n’est pas du tout tous dans la même situation. Il y a des personnes qui continuent à travailler de façon acharnée, tous les fonctionnaires qui sont en première ligne, donc je pense que eux ils ne peuvent pas préparer un retour à la normale, ils n’ont pas le temps.

En revanche pour ceux qui ont le temps de réfléchir à ces questions-là, en effet ça peut être le moment de faire le tri entre ce dont on a vraiment besoin et le reste.

Le confinement nous oblige à passer du temps en famille, avec nos proches pour qui on s’inquiète, on est, je pense, nombreux à être constamment sur les réseaux sociaux, à s’interroger sur comment ils vont. Donc pour préparer le retour à la normale, peut-être faut-il juste réfléchir à, demain, quand je serai déconfiné, est-ce que la première chose que je ferai c’est aller dans un supermarché et consommer de manière effrénée ou pas ? Peut-être que je vais continuer à avoir une vie un peu moins dépensière sur ces questions-là.

D’un point de vue professionnel, peut-être est-ce aussi l’occasion, pour les entrepreneurs qui ne sont pas trop dans le jus notamment, de réfléchir à un autre modèle que le modèle productiviste, de réfléchir à une activité dont le profit n’est pas le seul objectif mais de réfléchir justement aux activités qui servent la société. J’ai l’impression qu’il y a énormément d’entrepreneurs qui au regard de la crise se sont dit “bon qu’est ce que je peux faire concrètement là ? Je n’ai plus de boulot qu’est-ce que je peux faire pour aider?”. Et je trouve que c’est quelque chose d’ultra stimulant. J’espère que ça va servir ensuite après la sortie de crise.

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

Je dirais plutôt à l’échelle d’Ecotable. Dès l’annonce de la fermeture des restaurants, on a contacté l’ensemble de nos restaurants du réseau Ecotable, déjà pour leur adresser notre soutien, et ensuite pour mettre en place des pistes de réflexion sur quoi faire pendant la crise. De ces échanges sont nées deux initiatives.

L’une visant à livrer les soignants dans les hôpitaux parisiens. On s’est rendu compte, parce qu’on avait chacun des soignants dans notre entourage, que soit certaines cantines ne fonctionnaient pas, ou fonctionnaient moins bien parce que certaines personnes avaient fait valoir leur droit de retrait, soit que tout simplement ces soignants étaient tellement dans le jus qu’ils n’avaient même pas le temps d’aller se poser pour manger. Donc une des premières initiatives qui est sortie ça a été d’essayer de livrer des repas sains, revigorants, à ces soignants. Et on a décidé, pour ses repas, de soutenir l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. C’est à dire que l’on ne va pas demander aux producteurs de nous donner leur production, mais on va les payer convenablement, et du coup leur offrir des débouchés alors que pour certains ces débouchés s’étaient un peu réduits avec la fermeture des restaurants.

La deuxième initiative qui est née a été évidemment de nourrir les personnes en difficulté et notamment les sans abris. Dans ce cadre on s’est naturellement rapprochés des associations qui oeuvrent déjà en la matière, Yes we camp ou Ernest, et contrairement à l’initiative soignants, ici c’est essentiellement des dons alimentaires qui sont cuisinés puis redistribués.

A côté de cela, on continue notre mission de communication et d’information via Ecotable. Avec le podcast “Sur le grill” d’Ecotable on a publié des contenus spécial confinement et dans le nouveaux épisodes, enregistrés à distance, on va essayer de s’interroger sur les conséquences de la crise.

On travaille également à la mise en avant des circuits alternatifs. Je l’ai dit tout à l’heure, l’un des enseignements les plus positifs de cette crise c’est que en matière alimentaire, le circuit court est en fait ce qui fonctionne le mieux. Quand on ne peut plus aller chercher en Espagne, en Italie, voire même beaucoup plus loin, les produits, on se rend compte que, en France, juste à côté de chez soi, on a des produits formidables. On peut aller soutenir directement ces producteurs qui continuent à travailler de façon acharnée. Valoriser auprès de tous, ces circuits courts, alternatifs, c’est ce que nous essayons justement de faire.


Questions à Hervé KEMPF #écologies

Hervé Kempf est journaliste et rédacteur en chef de Reporterre, le quotidien de l’écologie, qu’il a fondé en 1989. Dernier ouvrage L’Écologie du XXIe siècle, collectif, sous sa direction, éd du Seuil, 2020.

“Ce qu’il faut arriver à faire, c’est un monde différent, plus égal et plus sobre (…) ça va être une bataille si l’on veut éviter le retour à la normale capitaliste..”

1. Que nous enseigne la crise actuelle ?

Il y a plusieurs choses qui me frappent évidemment.

Tout d’abord c’est un événement dont l’origine est une crise écologique.

On a maintenant bien identifié les chaînes de transmission des virus, on a aussi compris que le coronavirus, le sars cov 2 ça n’est pas la première fois que ça arrive mais que c’est la répétition de processus qu’on a déjà expérimenté depuis 15 ans ( Ebola, H1N1, ..). On sait qu’il y a une récurrence dans ces crises et on sait maintenant qu’elles ont une origine écologique. La destruction profonde des écosystèmes et en particulier la déforestation conduisent à ce que des lieux de biodiversité extraordinaire soient de plus en plus restreints et, à l’intérieur, des formes de vie se trouvent mises en contact avec des sociétés humaines importantes, alors que cela n’était pas le cas auparavant. Et l’on sait que c’est la société humaine telle qu’elle est constituée aujourd’hui qui va de plus en plus presser ces forêts tropicales essentiellement, mais aussi d’autres écosystèmes, et révéler des virus ou d’autres micro-organismes très dangereux et qui ont maintenant des conséquences absolument dramatiques.

Donc ce qui me frappe, c’est que la crise gravissime de la biodiversité, ce que nous les écologistes, ou en tout cas ce que les scientifiques de l’écologie, nous disent depuis maintenant très longtemps, c’est que nous vivons la sixième crise d’extinction des espèces. Et on se rend compte maintenant que ce n’est plus un postulat abstrait mais une chose très réelle et dont les conséquences sont absolument majeures et catastrophiques.

Il n’y a pas seulement le changement climatique dans la catastrophe écologique qui se joue et qui bouscule les sociétés humaines, il ya aussi la crise de la biodiversité.

C’est le premier constat et s’il fallait en tirer une leçon c’est qu’il faut arrêter d’abord le trafic des animaux vivants et par ailleurs, arrêter la destruction des écosystèmes, protéger de manière absolue tous les écosystèmes à peu près vierges existants et commencer à restaurer, autant que possible, ce que l’on appelle la nature.

Ce serait ma première leçon, souligner que cette crise montre l’interaction profonde entre un phénomène qui est d’origine et de nature écologiques et la société humaine, touchée dans toutes ses dimensions et tous ses domaines d’activité.

La deuxième remarque que l’on peut faire, c’est que cette crise signe profondément l’échec du capitalisme dans sa version du début du 21ème siècle, à savoir le néolibéralisme. C’est à dire un système économique piloté essentiellement par l’avidité et la cupidité d’une classe dominante qui n’a cessé de s’enrichir et d’accroître les rapports d’inégalité depuis maintenant 40 ans. C’est aussi très bien documenté, le tournant des inégalités s’est produit en occident et dans le monde à partir des années 1980.

Ce système capitaliste, qui s’est développé dans les nouvelles formes du néolibéralisme depuis cette époque, non seulement n’a pas entendu les avertissements lancés au moment de la crise financière de 2008 et 2009 mais, a continué à entretenir un système inégalitaire productiviste, fondé sur la croissance continue de la production. Et qu’est-ce que signifie la croissance continue de la production ? et bien extraire toujours plus de matières premières, exercer une pression toujours plus forte sur les écosystèmes, que ce soit par les émissions de gaz à effet de serre ou par la destruction des forêts tropicales ou des autres écosystèmes.

On a là une première responsabilité extrêmement importante du capitalisme néolibéral et dont on peut maintenant vraiment dire qu’il nous met en danger en tant qu’humanité à travers cette pandémie du coronavirus.

Le deuxième aspect de cette faille du capitalisme dans sa version moderne c’est que cette épidémie est effectivement grave mais ce qui la rend grave c’est le fait que l’appareil médical, l’appareil de santé publique, a été très affaibli par des politiques _je parle surtout de la France puisque je voyage peu maintenant mais je crois que c’est pareil dans tous pays.

Il y a eu en France, un affaiblissement continu depuis maintenant une dizaine d’années de l’hôpital public, du système de santé pourtant extrêmement collectif et extrêmement efficace qui conduit au fait que l’on se retrouve dans une situation où l’on manque de lits de réanimation. Et d’une crise sanitaire qui est certes grave, qui aurait eu des conséquences mais qui aurait pu être gérable, on se retrouve totalement asphyxiés. Et pour éviter un engorgement des services de réanimation, pour éviter des morts au maximum, on confine les gens chez eux. On se retrouve ainsi avec un système où la vie sociale est arrêtée, la vie économique est arrêtée, j’allais dire c’est presque secondaire après la vie sociale. Le fait de pouvoir sortir de pouvoir aller jouer avec les enfants d’aller voir ses amis de discuter, tout ça est totalement interrompu et paralysé et tout ça parce qu’il y a eu cette idéologie néolibérale d’affaiblissement des services publics.

Ce que cette crise nous apprend également c’est l’enjeu de la mondialisation. Puisque la contamination du virus s’est aussi faite par l’intensité des échanges de toute nature elle nous interroge beaucoup sur cette mondialisation. Elle a un aspect tout à fait bénéfique si j’ose dire, en tout cas positif qui est le fait que la société humaine se découvre en tant que société humaine. C’est tout à fait magnifique de pouvoir converser d’un bout de la planète à l’autre avec des Chinois, des Chiliens, des Africains, on élargit quand même la communauté humaine et la conscience humaine. C’est un aspect merveilleux de cette mondialisation mais en même temps il y a de nouveaux défis qui se posent, de nouveaux risques, de nouveaux dangers. Ca nous oblige à réfléchir à comment maintenant articuler cette ouverture extraordinaire des esprits, des consciences et des échanges et puis le besoin de quelque part relocaliser nos productions, nos activités, pour éviter des transmissions de dangers très nuisibles.

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

Logiquement ça va nous faire changer, enfin il faut l’espérer, la relation à l’écologie. C’est clair qu’il va se poser des questions extrêmement graves sur ce plan, en tout cas dans la conscience publique collective. Maintenant, on va vraiment intégrer la question de la biodiversité, ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent.

La deuxième chose, va être de voir si le mouvement de colère à l’égard de nos gouvernants, de leur impéritie, de leur incurie particulièrement en France va se transformer en une critique plus globale du capitalisme et du néolibéralisme. Cela va être intéressant et je pense que là, il va y avoir un changement très profond dans le débat public. Après je ne sais pas comment cela va changer et si cela va réellement changer mais, je dirais que ce qui va bouger, c’est que l’on se pose, en tout cas je l’espère profondément, des questions nouvelles.

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

Je crois que là on va être dans la bataille. Je n’ai aucune confiance dans les capitalistes, aucune confiance dans l’oligarchie, aucune confiance dans la classe dominante. Tout ça en fait, c’est le même terme pour désigner les mêmes gens. Ils ne comprennent rien, ils et elles ne comprennent rien, et c’est souvent des mâles dominants, et ils vont vouloir remettre les choses comme avant.

Ils vont avoir des discours sur la biodiversité, l’hôpital, le bien public, l’intérêt général..changer, réformer… ils vont nous dire tout ça, comme ils l’avaient déjà dit en 2008 et puis en pratique ils ne vont rien vouloir changer. Ils vont vouloir précisément revenir à la normale et pour eux la normale, c’est un système inégalitaire. On veut la croissance maximale et puis on mettra un peu de peinture verte sur tout ça pour essayer de faire croire au bon peuple que, voilà, on a entendu ce qu’il disait et puis on donnera 3 ou 4 milliards d’euros de plus aux personnels soignants et à l’Hôpital, mais on ne changera pas fortement les choses. Donc justement, l’enjeu c’est d’éviter de revenir à la normale capitaliste.

Il faut aussi se rappeler, puisqu’on est en France, que ce choc extraordinaire du confinement vient après un autre choc extrêmement important qui est la révolte des gilets jaunes qui s’est déroulée depuis 2018. Révolte qui a bousculé les gouvernements, mis en cause très profondément l’ordre social, même si c’est d’une manière un petit peu désordonnée. Il s’est déjà passé un mouvement social extrêmement fort qui manifeste une profonde frustration, une profonde colère, une insatisfaction qui ne trouve pas forcément ses mots et ses forces politiques pour le dire. Et le confinement vient par dessus. Je cible un ennemi, je cible un responsable, je dis voilà il y a un système et des responsables qui sont en cause, maintenant on voit les choses de manière claire. C’est à dire que l’on voit aussi ce que disent depuis longtemps des écologistes, que l’on va dans le mur, on va à la catastrophe. Et là on est, et dans le mur et dans la catastrophe. Et pas seulement écologique.

De cet enfermement absolument terrible, il va y avoir des conséquences économiques extrêmement dures pour beaucoup de gens qui risquent de perdre leur boulot, pour les sans abris et même pour des patrons de petites entreprises. Énormément de gens vont souffrir même si l’on va mettre toutes sortes de filets de sécurité. On est là dans cette catastrophe économique qui est d’abord une catastrophe sociale donc je crois qu’il faut vraiment que l’on arrive à transformer cette colère, cette frustration, cette insatisfaction, en un vrai discours très radical.

Radical ça veut simplement dire que l’on pense fortement de manière cohérente. Ce n’est pas un mot dont il faut avoir peur, ce n’est pas un mot agressif, ce n’est pas un mot violent. On a une opposition radicale maintenant pour dire qu’il y a moyen de faire autrement. C’est ça qui est absolument essentiel.

Il est possible de faire autrement en diminuant les dividendes, en réduisant les inégalités, en empêchant ces inégalité énormes où il ya des gens qui vont gagner 300 fois plus que d’autres, en soutenant les services publics, en encourageant l’autonomie alimentaire, en relançant l’agriculture paysanne, en créant des emplois par la rénovation énergétique, en arrêtant de détruire les écosystèmes, en arrêtant de faire des grands projets inutiles qui mettent de l’argent dans la poche de gens qui vont le planquer dans les paradis fiscaux, et en créant plein de nouvelles activités dans l’écologie, dans l’agriculture, dans des transports, dans un habitat différent, dans l’enseignement, dans la santé, dans des biens non matériels…

Ce que l’on est en train de découvrir avec ce confinement c’est que c’est tout aussi important d’avoir des personnes qui soignent. Ca ne rapporte pas un infirmier en apparence, c’est pas comme de fabriquer une voiture, sauf que c’est vraiment important. Et maintenant qu’il ya la moitié des élèves qui sont quand même un peu en déshérence il faut le dire, on se rend compte que rien ne vaut un instituteur ou une institutrice dans une classe avec un vrai rapport avec ses élèves et que ça apparemment ça produit pas mais c’est tout aussi important. Donc voilà ce qu’il faut arriver à faire, c’est un monde différent qui sera un monde plus égal et plus sobre. On peut aller dans ce sens mais ça va être une bataille si l’on veut éviter précisément le retour à la normale capitaliste.

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

Moi j’ai la chance à mon échelle de pouvoir agir puisque je suis journaliste. Avec d’autres, on anime un site d’information, Reporterre.net, le quotidien de l’écologie. On peut donc faire beaucoup de boulot par ça, transmettre des idées et diffuser des alternatives. C’est formidable un média parce que ça permet aux uns et aux autres de voir qu’il y a des alternatives. Cela met en circulation plein de choses et donne de la force, nous semble-t-il, à tous ceux qui sont un peu comme nous ou qui disent “mais ça ne peut plus durer, il faut changer”. Ça permet de sentir qu’on n’est pas isolé, on se rend compte que l’on est des dizaines de milliers, des centaines de milliers, à penser la même chose, plus ou moins, et à pouvoir agir ensemble. Donc nous allons continuer à animer Reporterre !

Et moi j’ai aussi la chance de pouvoir écrire des livres, donc je vais essayer, à mon niveau, d’écrire un essai dans lequel en gros je raconterais sous forme écrite ce que je viens de vous raconter, avec peut-être d’autres petites surprises?


Questions à Lucas CHANCEL #économie

Lucas CHANCEL est économiste, co-directeur du Laboratoire sur les Inégalités Mondiales à l’Ecole d’économie de Paris. Dernier ouvrage en accès libre “Insoutenables inégalités” (Les Petits Matins, 2017; Harvard University Press, 2020)

“Ce que cette crise peut faire changer c’est, peut-être, notre manière de penser les rapports de force et, surtout, notre manière de penser l’impossibilité et la possibilité dans le débat de la politique économique.”

1. Que nous enseigne la crise actuelle ?

Elle survient dans un contexte de société, que ce soit dans les pays riches ou dans les pays émergents, dans la plupart desquels, les inégalités économiques et sociales se sont accrues au cours des quatre dernières décennies. Depuis ce que l’on a appelé, le tournant néolibéral du début des années 1980, qui a pris différentes formes selon pays mais globalement marqué une remontée historique des inégalités, extrême en Amérique du Nord, très forte dans des pays comme l’Inde ou la Russie, un peu plus modérée dans un pays comme la Chine ou en Europe. Une phase de remontée des inégalités survenue après une parenthèse égalitariste (parenthèse là est la grande question) que l’on observe dans les sociétés d’économie de marché en Europe, aux États-Unis et dans les sociétés communistes socialistes ou à forte dose de régulation de l’économie par la puissance publique comme en Inde par exemple.

C’est dans ce contexte là, que cette crise arrive et il est probable, on le voit d’ailleurs déjà, que la crise exacerbe ces inégalités économiques et sociales de plusieurs manières.

D’une manière sanitaire d’abord. Car même si tout le monde est touché, certaines catégories de la population sont plus touchées que d’autres. Pourquoi ? Parce qu’elles sont plus exposées d’une part et plus fragiles d’autre part. C’est tout le débat en France sur ces catégories de la population que l’on n’avait pas forcément, en tout cas dans le discours gouvernemental, pensées comme des premiers de cordée jusque-là, alors que ce sont vraiment eux qui sont au front. Les infirmiers, les caissiers, tout le personnel non cadre des services essentiels _ service public ou non _ énergie, eau, assainissement, etc.

Ces personnes là sont obligées d’aller travailler, de se confronter aux risques et en plus de cela, on le sait très bien en épidémiologie, elles ont plus de risques de contracter des maladies parce qu’elles ont des parcours de vie qui créent des facteurs aggravants. On l’a vu lors de la canicule de 2003, les ouvriers ont davantage subi les conséquences de cette vague de chaleur. Si vous étiez ouvriers en 2003 c’est comme si vous aviez d’un point de vue du risque sanitaire une maladie cardiovasculaire importante.

On est là vraiment sur la double peine. Ca, c’est pour les inégalités sociales de santé, qui sont bien documentées et qui vont être exacerbées par cette crise même si, encore une fois, la crise touche tout le monde.

Deuxièmement c’est la question de notre système économique qui est posée. Où nous en sommes de la répartition des fruits de la croissance. On a une crise économique d’ampleur massive dont on ne sait pas quand est-ce qu’elle peut voir la fin _ j’espère le plus tôt possible _ mais ça peut durer des mois et potentiellement des années, risquant d’exacerber encore davantage les inégalités actuelles.

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

Elle peut permettre le pire comme le meilleur. C’est à dire que, à l’issue de cette crise, on peut avoir grosso modo trois types de réponses.

Le premier c’est : on a vraiment eu marre du confinement. On en a eu marre de ces mesures de privation de liberté, de privation de consommation et on veut revenir à la normale, donc on va tout faire pour revenir à la normale. On va changer à la marge l’organisation des chaînes de valeur pour produire un peu plus, trois, quatre types de médicaments essentiels en Europe et trois, quatre types de biens comme les masques etc. Et puis, on continue comme avant. C’est l’option de réponse 0.

Autre option, qui est peut-être encore plus préoccupante, c’est finalement bon bah en fait on a vu que la gestion publique de cette pandémie a été problématique. Dès que l’État a voulu s’emparer de la gestion des masques et de la gestion des vaccins, on a vu que ça n’a pas franchement bien fonctionné. Il y a eu des délais de partout, on attendait le matériel médical il n’arrivait pas au bon endroit, il ya plusieurs dizaines milliers de morts et donc finalement on discrédite encore plus l’intervention étatique sur le marché. Par contre sur le reste, tout ce qui est sécurité etc, comme souvent en période de crise ou d’insécurité sur l’avenir, on se recentre sur des choses très régaliennes, la sécurité, l’ordre public et on investit principalement dans la police et dans l’armée. C’est la deuxième option.

La troisième option, c’est plutôt celle qu’on peut espérer si l’on s’intéresse à la question des inégalités et de leur réduction. C’est la prise de conscience du sous investissement collectif que l’on a eu dans les services publics parce que l’on s’est tous convaincus de ce discours dominant depuis les années 1980 disant que la puissance publique n’est pas efficace dans la gestion de certains biens essentiels comme la santé, l’éducation, la fourniture d’énergie, d’assainissement etc. Et que tout ça, ce sont des biens et des services qui en fait ne sont pas différents du marché des brosses à dents ou du marché des dentifrices, que c’est la mise en compétition des acteurs sur un marché qui fait baisser les prix et qui permet l’amélioration des conditions de vie de chacun. Sauf que cette marchandisation quasi totale de la société, qui est le projet néolibéral tel qu’il a été formulé dans les années 1940 par Hayek _ l’un des plus grands penseurs du 20e siècle et le grand penseur du néolibéralisme _ et mis en place quarante ans plus tard au début des années 1980. Lui ce qu’il veut ce sont des États Européens qui s’unissent uniquement pour permettre l’organisation d’un grand marché. Finalement pas si loin de ce que l’Union Européenne a réussi à produire comme organisation économique et politique. Aujourd’hui c’est la remise en cause de cette idéologie là qui est en jeu, parce que l’on se rend compte qu’en fait, oui il faut mettre en commun des services publics comme la santé, et pour les mettre en commun, il faut des ressources, ça veut dire des impôts. L’impôt n’est plus un gros mot, l’impôt, selon la formule qui est désormais connue, c’est le prix à payer pour la civilisation, c’est le prix à payer pour que la société puisse prospérer. Si c’est le cas, il faut donc se poser la question de où les trouver ces impôts. Est-ce que l’on continue d’exonérer totalement tous ces contribuables qui nous ont convaincu qu’ils pouvaient partir ? Les multinationales, les milliardaires qui dès qu’on leur dit que l’on a quand même besoin de financer l’éducation et la santé en les taxant davantage, ils répondent non ce n’est pas possible parce que si vous le faites,on partira en Belgique, aux Pays-Bas, en Afrique ou en Asie.

Or tout ça ce sont des règles qui s’organisent. Il n’y a aucune loi économique éternelle qui dit que les choses sont censées se passer comme ça jusqu’à la fin des temps. On peut organiser autrement la mondialisation. On peut le faire dès le début de l’année prochaine si vraiment on le souhaite. Il y a une volonté politique à avoir, je pense à la taxation des multinationales, à la taxation des plus hautes fortunes et des plus hauts patrimoines. C’est essentiel de faire ça, non pas par désamours pour les riches ou par désamours pour les grands groupes internationaux _ même si dans de nombreux cas, on voit qu’ils s’affranchissent des règles qui sont en vigueur pour le reste de la population _ la raison fondamentale c’est que l’on est dans un système économique où depuis 40 ans une partie disproportionnée de la production de richesses a été faite au sommet de la pyramide des revenus et de la pyramide des richesses. Donc si aujourd’hui on veut trouver de nouveaux moyens pour financer nos services publics dont on se rend compte qu’ils sont essentiels et qu’ils ont été sous dotés, il faut aller chercher l’argent là où il a été largement généré ces dernières décennies, au sein des profits des multinationales, sur les comptes patrimoniaux des plus grosses fortunes en France et ailleurs en Europe.

Donc pour répondre à la question, ce que cette crise peut faire changer c’est, peut-être, notre manière de penser ces rapports de force, de penser les objectifs des politiques économiques et, surtout, notre manière de penser l’impossibilité et la possibilité dans le débat de la politique économique.

Beaucoup de politiques qui nous paraissaient totalement inimaginables il y a trois semaines ont été mises en place _ contrôle des prix, mesures de limitations de déplacements internationaux comme nationaux, mesures de réquisition de certains stocks de production, mesures de nationalisation. En une semaine l’ordre des choses peut être complètement inversé. Alors certaines choses, bien sûr, on a envie qu’elles reviennent à la normale mais on voit que rien n’est impossible dans le domaine de l’organisation de la production ou dans le domaine de l’organisation des échanges économiques.

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

Comment l’anormal peut devenir la nouvelle norme ?

Je pense qu’il ya une question de temporalité. La première choses, c’est vraiment empêcher les faillites en cascade. Une fois la question de la crise sanitaire passée, la crise numéro deux c’est la crise économique. Elle commence déjà avec l’explosion du taux de chômage dans de nombreux pays, des sociétés qui vont faire faillite et par ailleurs une crise qui peut faire exploser certaines bulles immobilières financières. On a un système financier qui continue de marcher sur la tête depuis la crise de 2008. On n’a pas réglé les fondamentaux des déséquilibres macro économiques au sein de l’économie mondiale. On cite souvent 1929, effectivement en 1929 ce qui se passe la première année c’est une baisse du PIB de 10% dans les pays riches, la deuxième année encore 10% la troisième année dans certains pays encore 10%. Donc 30% de baisse du PIB sur trois ans. Là il est probable que cette première année en 2020 on ait aussi une baisse du PIB de 10 % dans certains pays riches. Ce que dit la BCE à l’heure actuelle c’est 5% de baisse du PIB. Il est tout à fait possible que l’on soit sur la fourchette basse et l’on est vraiment davantage sur le modèle 1929 que sur celui de 2008. Tout ça pour dire que le premier enjeu c’est vraiment d’empêcher le chômage de masse et la précarisation de masse de la société et tous les drames humains et sociaux qui vont avec.

Ca veut dire qu’il faut, dans un premier temps, utiliser cette crise comme une fenêtre d’opportunités pour transformer la société. Puis ensuite aller vers une industrie qui nous permette de faire face à l’érosion de la biodiversité, au changement climatique. Mais dans un premier temps il y a vraiment urgence à empêcher les faillites en cascade et empêcher les drames humains qui vont avec. Ca veut dire qu’il faut se préparer au fait que s’il y a une récession de 10% du PIB, il faut que l’État amène 10% du PIB et qu’il injecte tout ça dans l’économie. Idéalement on sauve les personnes et on s’intéresse un peu moins business parce que que la finalité c’est les individus. Maintenant dans une logique de court terme on est aussi obligé de sauver des businesses. Mais il faut être très clair d’emblée avec les règles qui vont s’appliquer ensuite. On ne sauve pas sans aucune contrepartie. Si l’on met de l’argent, si l’on fait un renflouement de capital de certaines banques, de certaines institutions financières ou certains groupes industriels, ça veut dire qu’on prend aussi en partie le contrôle sur la fixation des objectifs post-crise. Et ces objectifs doivent être démocratiquement débattus.

Mais attention aussi, la sauvegarde du climat et de la biodiversité sont les deux enjeux fondamentaux de notre siècle et peuvent par ailleurs augmenter la probabilité d’avoir de nouvelles crises comme celle qu’on vit aujourd’hui. Beaucoup de chercheurs le disent, on en sait trop peu mais la fonte du permafrost au nord de la Russie par exemple, fait fondre des glaces qui peuvent libérer des virus encapsulés depuis des centaines de milliers voire plusieurs millions d’années. Donc le changement climatique, c’est aussi une question de lutte contre les pandémies et ce sera la phase 2 de la réponse. Une fois que l’État aura montré que son rôle était de sauver l’économie et la société dans ce type de période de crise, il faudra fixer de nouvelles formes d’objectifs pour tous les secteurs et en particulier pour les secteurs les plus carbonés. Ils seront rendus possible grâce à un changement de mentalités vis-à-vis de la puissance publique.

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

En tant que chercheurs, ce que l’on peut faire c’est vraiment tenter de contribuer à ce débat d’idées et mettre sur la table des propositions. Avec mon équipe du Laboratoire sur les inégalités mondiales, on continue à produire des données sur les inégalités et on pense vraiment que plus que jamais on a besoin d’un service public mondial, de statistiques publiques transparentes sur les inégalités économiques mais aussi sur les inégalités en matière de santé.

On voit aujourd’hui avec de nombreux débats qu’il ya en France mais aussi dans d’autres pays des incapacités à répondre sur pourquoi est-ce qu’il n’a pas assez de tests, pourquoi est-ce qu’on ne peut pas vraiment se fier aux chiffres du nombre total de malades.. Parce que tout ça, ça se construit. Il faut des architectures publiques, des services publics de la statistique, de la données pour construire ces informations-là. Dans le domaine de la science des inégalités économiques comme dans le domaine épidémiologique et médical on est sous dotés. Et l’on a finalement un peu accepté l’idée que les data c’était uniquement pour les multinationales et les GAFAs mais on n’est pas obligés d’accepter cette idée-là. On peut se dire que c’est aussi à la puissance publique de fournir ces données à la population pour se faire un avis, pour informer l’ensemble des acteurs de la société de ce qui est en train de se passer, de l’efficacité ou non des politiques de santé ou des politiques économiques.

Ce que je vais faire mon échelle c’est continuer à produire des données et utiliser ces informations-là pour proposer des voies de sortie et, permettre à chacun, d’en débattre et de se faire son propre avis sur les différents futurs possibles.

Au niveau plus individuel j’ai mis en ligne, avec l’accord de mon éditeur, l’ouvrage “Insoutenables inégalités” paru il y a deux ans et qui va être traduit très prochainement en anglais. Il est disponible en francais, gratuitement, en lecture totalement ouverte. C’est une toute petite contribution à cet effort qu’on doit avoir collectivement pour apporter des pistes de compréhension et potentiellement des propositions pour le monde d’après.


Questions à David DJAIZ #démocratie

David Djaïz est auteur et enseignant à Sciences Po Paris. Son dernier ouvrage Slow Démocratie a paru chez Allary Editions.

“C’est un enjeu à la fois pour la France, mais aussi pour l’Europe, que d’arriver à construire une mondialisation maîtrisée et d’être capable d’envisager un rapprochement, une relocalisation et même des circuits courts.”

1. Que nous enseigne la crise actuelle ?

C’est une “crise monde” de la même manière que Fernand Braudel parlait d’”économie monde” pour désigner cette capacité qu’avait le capitalisme a sécrété son propre monde en quelque sorte.

La crise que nous vivons c’est une crise totale, elle réorganise complètement la vie sociale on le voit à travers bien sûr l’embolie des systèmes de santé mais aussi à travers le fait que les gens sont, aux quatre coins du monde, confinés chez eux. Il y a des centaines de millions, maintenant, des milliards de personnes qui sont claquemurées dans leur domicile, ce qui est quand même paradoxal dans une société où on célèbre au contraire le nomadisme et la circulation. Et puis il y a des centaines de millions d’enfants qui reçoivent de l’éducation à distance, même la vie religieuse est bouleversée et j’ai en tête cette image du Pape François qui célèbre la messe sur une place Saint-Pierre à Rome entièrement désertée. Donc vous voyez que cette crise n’est pas sectorielle pas régionale, elle est une crise monde, elle réorganise un ordre social entièrement autour d’elle.

Ensuite, il est difficile de tirer des enseignements définitifs dans la mesure où nous sommes dans l’oeil du cyclone. C’est difficile de pontifier alors que la priorité aujourd’hui doit être donnée à l’urgence sanitaire. Il faut que nos soignants soient en capacité de faire face à l’afflux de malades et la priorité est d’écraser cette fameuse courbe épidémique pour éviter la surcharge des capacités hospitalières. Ensuite, ce choix que nous avons fait de maîtriser l’épidémie va avoir un impact sur l’économie bien-sûr et cet impact sera d’autant plus fort que notre économie est extrêmement interdépendante aujourd’hui. On a vu à quel point le fait que les lignes de production chinoises soient à l’arrêt pendant deux mois a perturbé toutes les chaînes de valeur dans le monde entier, avec des producteurs en Europe ou aux États-Unis qui se rendaient compte qu’ils étaient exposés comme jamais.

Cette crise est révélatrice d’un certain nombres de nos vulnérabilités et je crois que la principale leçon que l’on peut tirer à ce stade, c’est que nous avons, ces dernières années, connu une phase de mondialisation à tout point de vue, économique, informationnelle, technologique, sans précédent. Mais, cette mondialisation, qui est de l’interdépendance en réalité ne s’est pas accompagnée d’un effort de solidarité équivalent et donc nous rend très vulnérables puisqu’il suffit qu’un choc, ou qu’une crise, ne se produise en un point du système pour que, par effet de propagation exponentielle, tout le système se retrouve en crise.

On en avait déjà vu la couleur avec la crise des subprimes en 2008, les subprimes c’était des titres financiers adossés à des créances hypothécaires sur le marché du logement américain, mais comme ces titres étaient disséminés dans les bilans de tous les établissements bancaires du monde, par un effet domino, la crise est devenue totale.

Aujourd’hui ce que nous voyons c’est que nous sommes extrêmement vulnérables et qu’il va falloir développer dans les années à venir une politique qui nous prémunisse contre ces vulnérabilités.

Je pense que l’enseignement principal à en tirer c’est que l’interdépendance sans la solidarité nous fragilise et qu’il est urgent de construire des solidarités du même niveau que les interdépendances que nous nous sommes créées. Et si nous ne sommes pas capables de construire des solidarités de cette envergure, c’est à dire d’une envergure planétaire, il faudra diminuer le niveau d’interdépendances, être capable de décélérer, de ralentir.

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

Je pense que nous prenons conscience dans un certain nombres de domaines stratégiques de notre niveau de dépendance.

On le voit bien sûr sur le plan médical, aujourd’hui nous avons des pénuries en Europe sur le plan du matériel médical que ce soit les masques, les respirateurs, les réactifs pour les tests, et ça révèle plus globalement encore une fois la désintégration des chaînes de valeur. Par exemple, 80% des principes actifs des médicaments que nous achetons en Europe sont fabriqués en Inde ou en Chine. Mais ces dépendances stratégiques ne se limitent pas au domaine médical, on les constate aussi dans le domaine alimentaire. Par exemple, est-ce que vous savez que la France importe 50% des protéines végétales qui sont très utiles notamment pour les élevages et elle les importe en provenance des Etats-Unis et du Brésil principalement. On a le même phénomène dans le domaine financier, les banques européennes sont très dépendantes vis-à-vis du dollar, on l’a vu d’ailleurs pendant la crise financière il ya dix ans. Si le système bancaire européen s’est retrouvé aussi vite en difficulté c’est parce qu’il n’arrivait plus à se refinancer en dollars.

On voit bien qu’il y a un certain nombre de dépendances stratégiques sur lesquelles il va falloir travailler et ça ne pourra se faire que si nous sommes capables d’imaginer ce que j’appelle des décélérations sélectives, c’est à dire de cartographier les différents domaines stratégiques sur lesquels nous ne pouvons pas transiger et les relocaliser ou remettre un contrôle de la puissance publique sur ces secteurs-là.

Dans le domaine du médicament évidemment ça veut dire qu’il faut être capable de produire à nouveau, en Europe, une partie de ces principes actifs, dans le domaine des protéines végétales c’est la même chose. Quant à la dépendance au dollar, nos établissements financiers et bancaires doivent affirmer davantage le rôle de l’Euro.

Vous voyez c’est un enjeu de puissance publique à la fois pour la France, mais aussi pour l’Europe, que d’arriver à construire une mondialisation maîtrisée et d’être capable d’envisager un rapprochement, une relocalisation et même des circuits courts.

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

Cette notion de normalité est à prendre avec des pincettes parce que je lis ici et là des contributions qui disent finalement ce que cette crise monde nous rappelle à quel point les trente ou quarante années qui viennent de s’écouler ne sont pas la normalité et cette crise vient nous rappeler à quel point nous sommes vulnérables.

C’est vrai que si on regarde factuellement l’histoire sur le temps long, on voit que l’humanité a été régulièrement décimée, ou en tout cas fragilisée, par des pandémies beaucoup plus meurtrières que celle que nous vivons actuellement. La grande peste du 14e siècle avait décimé la moitié de la population européenne et l’Empire romain est tombé en déliquescence davantage à cause des épidémies que des barbares qui s’agitaient aux portes.

Donc effectivement ça nous rappelle à la très grande fragilité de l’humanité, et je trouve qu’il y a quelque chose de très pascalien dans cette crise que nous traversons. Nous sommes attaqués par l’infiniment petit, par un microbe qui se diffuse comme ça à la vitesse du son par le jeu de nos interdépendances et puis dans le même temps nous faisons l’expérience, depuis déjà quelques années, d’un changement climatique, donc de l’infiniment grand, puisque là, c’est toute la planète qui se détraque. Et entre les deux, l’humanité se retrouve prise en étau et ce qu’il faut arriver à reconstruire c’est une normalité basée sur une conscience plus aiguë de nos vulnérabilités.

Face au changement climatique, face à la crise sanitaire, face à ces différentes vulnérabilités qui nous blessent aujourd’hui, je crois profondément que nous devons développer une politique du soin.

On le voit aujourd’hui avec le travail que font les soignants, les chercheurs, le corps médical pour essayer d’éradiquer ce virus mais plus globalement ça nous invite à réfléchir sur ce que c’est au fond que cette aventure humaine. Et moi, je crois vraiment beaucoup à cette politique du soin pour d’abord redonner de la dignité à ces métiers du lien et du lien dont on se rend compte, quand la machinerie sociale se grippe, qu’ils sont absolument indispensables à notre fonctionnement collectif. Je pense aux aides soignantes, aux infirmières, aux médecins mais on pourrait aussi parler des caissières, des livreurs, des enseignants, bref tout ce que j’appelle moi dans mon livre des métiers sédentaires, c’est à dire des métiers qui sont destinés à une population locale, des métiers du lien social qu’on avait un peu passés sous silence dans ce grand emballement du monde. Mais il est aussi indispensable de retrouver une posture du soucis et de la solidarité. Et les très belles attitudes qu’on voit dans cette épreuve, j’espère qu’elles se se prolongeront activement après l’expérience du confinement et qu’elles remettront la terre à l’endroit.

Nous marchions sur les mains depuis une quarantaine d’années et cette épreuve peut être l’occasion de remettre les choses à l’endroit.

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

A mon échelle, ce que je sais faire de mieux c’est d’abord écrire des livres et puis réfléchir. Donc je vais mettre ma réflexion, comme je l’ai toujours fait, à la disposition de la collectivité Et de réflexion il va y en avoir besoin. Il va y avoir besoin de chercheurs, il va avoir besoin de récits aussi, et d’imaginaire, parce que si nous ne voulons pas que des récits morbides et négatifs prospèrent sur cette crise parce que les crises malheureusement peuvent aussi être le terreau de conception du monde morbide.

Il y a un véritable enjeu de combat culturel. Il faut essayer d’écrire un récit de l’après crise qui fasse droit à ces valeurs dont je parlais tout à l’heure de vulnérabilité, d’écologie, de solidarité, de communauté au sens vraiment noble du terme pour éviter que ce soient les options les plus autarciques, les plus fermées, les plus excluantes qui ne prospèrent.

Je vais donc continuer mon travail de recherche, d’écriture et puis par ailleurs je suis aussi dans une autre vie, un serviteur de l’Etat et de l’intérêt général et je suis content de voir que dans cette période un peu troublée on se rend compte que la puissance publique et l’intérêt général ne sont pas des vains mots. Ces notions qui avaient été un peu ridiculisées ou discréditées ces quarante dernières années, font un retour salutaire sur le devant de la scène. Simplement je pense qu il va aussi falloir les réinventer parce qu’aujourd’hui l’État ne peut pas se concevoir sans la Société et que entre le “bien public” et la “propriété privée”, il y a quelque chose qui s’appelle les “communs”. Ce sont des notions auxquelles il va falloir donner une acuité pleine et entière.

Je parlais tout à l’heure d’énergie, de ressources naturelles, ce sont des communs et ces communs ce sont les biens de tous, ce sont les biens de la collectivité. Cette notion de commun va connaître à mon avis un essor important et il va falloir y travailler.


Questions à Ninon LAGARDE #démocratie

Ninon LAGARDE est co Fondatrice et Directrice du mouvement Tous Elus. Elle est aussi facilitatrice en intelligence collective.

“le politique est un levier de changement incroyable et un levier de pouvoir sur nos vies et notre quotidien immense”

1. Que nous enseigne la crise actuelle ?

Elle nous questionne plus qu’elle nous enseigne pour le moment. Au moment où je parle on est à pile un mois de confinement elle nous enseigne énormément mais surtout elle ouvre un nouveau champ de réflexion maintenant qu’on a une information clé qui est que nous sommes repartis pour un mois de confinement.

Je pense qu’elle libère d’un certain poids du regard des autres et permet de repositionner nos choix de vie dans ce qui fait notre bonheur.

Moi personnellement, je suis en train de repenser la manière dont j’envisage les années à venir. Le confinement n’est pas forcément facile à vivre et on se raccroche à ce qui nous rend heureux. C’est davantage ça que le regard des autres qui est important. Là-dessus personnellement moi ça me change énormément.

Ce que la crise m’apprend et nous apprend à Tous Élus, c’est ce que tout le monde a dû apprendre très rapidement, c’est que c’est bien beau d’avoir fait énormément de workshops sur les stratégies de crise,comment est-ce qu’on réagit etc Mais dans la réalité concrète, réagir à une crise c’est autre chose. A Tous Élus on est une association avec plus de 400 bénévoles mais une équipe permanente assez restreinte. J’en suis la déléguée générale et deux autres personnes travaillent avec moi. On est une petite équipe pour gérer énormément de personnes et de volontés bénévoles. Alors, ça ne se fait pas du jour au lendemain de passer de la théorie à la pratique mais c’est passionnant.

En tout cas, appliquer la stratégie de crise à une organisation bénévole c’est très intéressant. Cela nous enseigne qu’en tant qu’organisation, on a quand même une capacité d’adaptation très forte. En fait c’est vraiment la capacité d’adaptation qui est le mot clé de cette crise et qui permet de sortir la tête de l’eau.

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

Pour changer les choses dans le système encore faut-il avoir le pouvoir et le pouvoir je ne suis pas sûre qu’on l’ai en fait.

A l’heure actuelle, on n’est pas en capacité de pouvoir changer les choses, d’un point de vue individuel comme d’un point de vue collectif, et notamment politique qui est mon axe de vue. Je pense que le politique est un levier de changement incroyable et un levier de pouvoir sur nos vies et notre quotidien immense, je pense aussi que le pouvoir on ne l’a pas. Et que, ce que la période est en train de changer sur le système, c’est le détricotage de nos droits sociaux et de tout ce pour quoi on s’est battu pendant de nombreuses années. Les 35 heures, le chômage, tout un tas de choses qui sont en train d’être détricotées par le gouvernement qui profite de cette crise pour défaire tout un tas de droits sociaux. Donc pour le moment, j’ai pas l’impression qu’on puisse changer quoi que ce soit.

Si en temps normal on a le pouvoir de faire changer les choses il est déjà assez restreint, il passe par manifester, signer des pétitions aller voter, faire du plaidoyer pour certains sujets, etc.

Nous, on a gentiment créé des banderoles à nos balcons pour manifester autant que possible et diffuser des messages aux gens qui passent dans la rue. Pour le moment, moi je me sens privée d’un pouvoir de changement sur le système qui est déjà petit en temps normal et qui, là, est réduit un peu à néant.

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

Pour faire écho à la question précédente c’est se saisir, et je reviendrais toujours à ça_se saisir de nos droits politiques. S’engager et se rendre compte de qui sont les acteurs qui ont une influence dans notre quotidien, notamment sur les choses qu’on souhaite faire changer, remonter au coeur des personnes, des systèmes et des choses qui ont un pouvoir d’action et s’en saisir. Prendre la place de ceux qui prennent des décisions qui ne nous conviennent pas, le tout dans un cadre démocratique, en convaincant par les idées, comme on sait le faire, avec du débat, etc. Mais il faut remonter à la racine des décisions qui nous impactent et qu’on souhaiterait faire changer en s’engageant en politique. Pour les municipales il y aura un second tour, il faut s’engager pour faire en sorte que dans la commune dans laquelle on vit, ce soit une équipe qui porte nos valeurs qui passe. Parce que c’est six ans à venir pendant lesquels ce sont des personnes élues qui prendront tous les jours des décisions qui nous concernent et qui ont un impact sur nos vies.

Dans une société où on est de plus en plus axés sur l’individualisme, on a tendance à mettre de côté l’impact et le pouvoir qu’ont des collectifs démocratiquement élus sur nos vies. Mais le pouvoir se lit ici en fait, sur le niveau de mon loyer, le prix de l’eau dans ma ville _ moi j’habite à Lyon où le coût de l’eau est extrêmement élevé. C’est lié à des décisions politiques, à des hommes et des femmes que nous avons élus ou que l’on a oubliés d’aller élire parce qu’on allait à la plage, ou que l’on a souhaité ne pas élire pour des raisons, peu importe lesquelles. Ce sont eux qui prennent des décisions, qui nous gouvernent. Donc si elles ne nous conviennent pas ces décisions, si on veut changer le monde, si on veut que les choses ne soient plus comme avant, c’est en s’engageant à la racine de ce qui a un impact sur nos vies.

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

A Tous Élus, cette crise nous aura permis dans un premier temps de prendre un temps qu’on a rarement pour évaluer et voir l’impact des projets qu’on a menés ces deux dernières années.

On a formé, accompagné, plus de 3000 jeunes à s’intéresser à la politique et à se poser la question de pourquoi est-ce qu’ils ne seraient pas élus un jour. On a accompagné 200 personnes à se porter candidat.e.s pour la première fois aux élections municipales, à se saisir du pouvoir au niveau local. Les élections municipales ont eu lieu dans les conditions qu’on connaît mais cette crise nous a permis de faire le constat de ce qui avait marché et pas marché dans nos stratégies. Nous avons fait le constat que le digital ne nous permet pas de toucher les publics éloignés de nous par exemple. Le digital et les réseaux sociaux nous permettent de toucher des personnes comme nous, ce qui est déjà génial _ on a réussi à toucher énormément de jeunes issus de grandes villes qui ressemblent aux personnes qui constituent Tous Elus, donc qui majoritairement me ressemblent et ressemblent aux autres cofondateurs de l’association.

Ce qu’on a appris, c’est qu’en fait c’est seulement en étant présents auprès des associations qui font du travail sur le terrain au niveau local, qu’il est possible de toucher des cibles éloignées. Car on souhaite toucher les plus éloignés de la démocratie, ceux qui sont dans les quartiers, en politique de la ville. Donc ca nous a permis de redresser un peu notre stratégie et de se dire que de septembre à décembre prochain on allait lancer un grand tour de France des quartiers pour aller à la rencontre des jeunes qui sont le plus éloignés de la démocratie pour parler politique et démocratie de manière crue, de manière franche. Pourquoi est-ce que ce ne serait pas eux qui prendraient le pouvoir  ? Si on ne les voit pas dans les conseils municipaux, si on n’a pas un seul ouvrier à l’Assemblée Nationale, si la représentation sociologique de nos élus ne nous correspond pas, peut-être que c’est aux publics qui n’y sont pas représentés de s’engager. Et à nous de les y aider.


Questions à Marc de la MENARDIERE #quêtedesens

Marc de la MENARDIÈRE est entrepreneur, globetrotter et réalisateur. Co-auteur du film En Quête de Sens (2015) et co-fondateur de l’Espace Totem.

“On ne peut pas demander au monde d’être ce qu’on n’incarne pas ! ”

1. Que nous enseigne la crise actuelle ?

Pour moi la crise nous enseigne beaucoup de choses mais j’en retiendrais 4 :

D’un point de vue symbolique tout d’abord, la crise nous enseigne d’abord le karma ! Dans le sens où ne peut s’affranchir de certaines lois sans en payer les conséquences… C’est comme si maman nature nous avait puni, en nous disant “vous restez dans vos chambres le temps de réfléchir à vos bêtises et vous sortirez quand vous aurez compris la gravité de vos actes et promettrez de faire autrement…” Donc ignorer les lois fondamentales du vivant et de ses chaînes d’interdépendances fragiles à de lourdes conséquences. Ce virus est dû en partie à la déforestation qui bouleverse profondément l’équilibre des écosystèmes. On sait d’ailleurs qu’une augmentation des températures risque de faire exploser ce genre d’épidémie… Donc c’est une invitation à reconsidérer la véritable richesse que sont les écosystèmes qui gratuitement filtrent l’air, l’eau, régule tout ce qui permet les conditions d’une existence « vivable » sur terre…

Le deuxième enseignement systémique et le plus visible c’est la vulnérabilité du système : une écaille de pangolin ou un battement d’aile de chauve-souris en Chine peut enrhumer/gripper un système économique planétaire… Ce système hors sol, déconnecté des fondements de la vie et idéologique, n’est pas résilient en cas de crise…. A force de maximiser le profit, en réduisant les chaînes de production pour fonctionner à flux tendu, en uniformisant, les comportements des individus pour leur vendre les mêmes produits pas chers sans payer le coût humain et écologique des choses, on a créé le contexte pour un désastre prévisible.

Le troisième enseignement, est le plus réjouissant pour moi sur le basculement soudain des valeurs de notre société. L’économie s’est arrêtée pour la première fois pour prendre soin de la vie ! Ça c’est possible, c’est beau, il faut le célébrer et c’est d’ailleurs la nouvelle direction à prendre pour nos sociétés. C’est possible que tous les Etats, les entreprises, et la société civile se coordonnent pour résoudre un grand problème en mettant au centre la vie. Aujourd’hui si c’est possible pour le Covid19 pourquoi pas demain pour enrayer la déforestation, le dérèglement climatique, promouvoir l’accès à l’eau, fermer les paradis fiscaux, gérer autrement les crises migratoires … Donc je pense qu’un certain nombre d’arguments, de postures des gouvernants sur « on peut pas changer » ne tiendront plus…. On assiste à une nouvelle hiérarchisation des valeurs qu’il faudra continuer de renforcer.

Et enfin à titre personnel, la crise nous enseigne et nous pousse à différencier ce qui est superflu de ce qui est essentiel. Pendant cette crise et ce confinement on réalise que ce qui compte vraiment au fond c’est la santé, avoir à manger, sortir dans la nature avoir des interactions sociale ! On a surtout besoin d’amour d’affection de lien, de sens…. Donc la réflexion qui vient, c’est « comment l’économie et l’organisation de nos sociétés peuvent elle être au service de ces besoins avant toute chose » ? Cela oblige aussi à reconsidérer l’utilité sociale d’un certain nombre de métiers et de secteurs pour se focaliser sur ceux qui sont utiles et en finir avec les métiers nuisibles…

2. Qu’est-ce que la crise actuelle peut permettre de faire changer dans notre système ?

La question est-elle « ce qu’il faut changer « dans » notre système » ou plutôt « faut -il changer de système »  ? Changer le pansement ou penser le changement comme disait l’autre… Pour moi c’est d’abord changer notre système de pensée qui engendre nos comportements destructeurs.

Revenir à un Etat providence plutôt qu’au seul dieu marché.

Nous sommes le Lundi 28 mars, je ne suis pas devin, mais mon intuition : ce n’est pas juste une pause, c’est un crash qui se prépare et qui aurait eu lieu même sans la crise du Covid-19. En tout cas, jamais dans une économie à flux tendu on a vécu des ruptures d’un mois voir plus… Donc il va y avoir des faillites d’entreprise, du chômage massif, il va donc falloir un retour de l’Etat providence pour amortir la chute. Et cela devrait passer par un retour de la planification, une la relocation de l’économie, la nationalisation d’un certain nombre de secteurs…. D’un point de vue financier, ne pas faire comme en 2008 avec la crise des subprimes, Si certaines banques sont en faillite ne pas leur redonner un chèque en blanc mais les obliger à supporter l’économie réelle, l’Etat doit donc prendre des parts dans ces banques pour s’assurer ensuite qu’elles ne jouent pas l’argent sur les marchés et au niveau international. Il faudrait aussi revenir à la séparation des banques de dépôts et des banques d’investissement.

Transition économique et économie symbiotique

Il y a urgence à investir massivement dans la transition écologique car il y aura du travail pour tout le monde si l’on pense dépolluer les océans, planter des arbres, changer le modèle agricole (il faut des bras pour une nourriture saine), recréer du lien social, de l’intergénérationnel, concevoir et produire des objets dans une économie symbiotique régénératrice…. En résumé « prendre soin des écosystèmes naturels et humains ».

Le débat sur la nécessité d’une allocation universelle :

Cela va ouvrir un débat sur une allocation universelle minimum pour amortir la chute et permettre aux humains de choisir le sens de leurs activités ou autrement dit, au service de quoi chacun passe 7 heures par jour toute sa vie… Pour ça, il faudrait aller chercher l’argent là où il est, c’est-à-dire dans les paradis fiscaux. Pour la France selon le Figaro, ça représente 300 milliards d’euros soit 15% du PIB, c’est énorme et c’est disponible, c’est une question de volonté et de conscience…

Refonder les processus démocratiques.

On ne pourra relocaliser l’économie que si les humains reviennent décider du sens de l’économie… Donc revoir complètement notre système démocratique, encadrer le lobbying et punir sévèrement la corruption… Tout ce qu’ont mis en avant les gilets jaunes, pour être plus en démocratie qu’en oligarchie, et œuvrer notamment pour une refonte de la constitution qui permette cette transition écologique et solidaire.

3. Comment préparer le retour à la “normale” afin que ce ne soit plus comme avant ?

Pour moi rien ne sera plus comme avant, et je pense que cette épidémie va durer même après le confinement, on en a pour un peu plus d’un an vu le type de virus et l’absence de dépistage…. Et la crise économique qui vient va chambouler les choses, nos modes de vies, nos priorités pour de bon. Je ne crois pas à la reprise avec une « courbe en V » ou tout repartirait comme avant. C’est trop grave. Mais comme le disait Boris Cyrulnik, avant-hier : « après une épidémie de cette ampleur ou une catastrophe naturelle, il s’amorce automatiquement un changement culturel. » La question c’est dans quel sens ira-t-il, suspense…

Le risque d’un régime plus autoritaire…

Au sein de nos élites, certains ne cachent plus depuis quelques années leur attrait pour le fonctionnement du régime Chinois, où le marché passe avant la démocratie et où le contrôle social technologique fait passer Georges Orwell pour un ringard. On est entre deux mondes, et ce qui risque d’être tenté c’est la stratégie du choc décrite par Naomie Klein. On profite d’un choc pour imposer des mesures que n’aurait jamais acceptées la population en temps normal, type privatisation, restriction des libertés, retour sur des acquis sociaux… Et puis le temporaire, l’exceptionnel devient le permanent… En tout cas ce qui est sûr, c’est que vu l’enjeu, on a besoin de plus de démocratie pour y arriver, pas de moins…

Ou plus démocratique basé sur une autre vision…

Pour éviter le scénario autoritaire, il faudra un marquage à la culotte du gouvernement, trouver de nouvelles manières de manifester plus fécondes, s’organiser localement et ne pas attendre uniquement que ça vienne d’en haut.

Un système pire qu’avant est possible, mais je crois que c’est trop tard, le roi est nu, les français sont conscients des ficelles, ils aiment trop la liberté, et notre histoire comme celle de notre pensée nous pousse à l’émancipation…. Il faut préparer le futur, se préparer à détricoter toutes les lois liberticides temporaires d’un côté, et surtout commencer à rassembler philosophes, sages, économistes, artistes, entrepreneurs pour bâtir la vision et pousser vers une autre direction, un autre cap, un autre récit : celui qui met en son centre la recherche de l’harmonie… Mais pour moi le sens de l’économie vient de notre vision du monde et de notre rapport au réel.

Se parler, se comprendre pour que le conflit soit fécond….

Par contre, pour y arriver il y aura des conflits, entre ceux qui voudront refaire comme avant, et ceux qui voudront changer… Mais le conflit quand il est bien géré est fécond. Donc pour s’y préparer il faut profiter du confinement pour déconfiner son esprit et prendre le temps de se poser la question du sens autant individuellement que collectivement. Se demander pourquoi on pédale, pourquoi on se lève le matin ? …. Revenir à la cause de la cause des problèmes. Décoloniser les imaginaires de cette culture marchande et en guerre contre la nature qui manipule nos inconscients et joue avec nos pulsions pour réveiller le pire de l’humain. Il va falloir développer l’inverse : on a besoin de l’altruisme, de la compassion, de la bienveillance pour faire face à ce qui vient… Se rendre compte qu’au fond, ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise…

4. Qu’allez-vous faire, vous, à votre échelle ?

On ne peut pas demander au monde d’être ce qu’on n’incarne pas !

Moi j’ai déjà vécu cette situation à mon échelle après un confinement fécond suite à un accident au même moment de la crise de 2008. Je vivais à NYC, et j’ai vu la cupidité qui marquait déjà pour moi, la fin prochaine de ce système donc j’ai anticipé même si je ne pensais pas que ça prendrait autant de temps! A travers le voyage pour le film En Quête de Sens, j’ai ouvert mon esprit à d’autres manière de vivre que j’ai eu envie de transposer dans mon quotidien… Donc pour moi c’est continuer de faire ce que je fais, incarner ce que je crois être juste… Si la fable du colibris à ses limites, je pense qu’on ne peut pas demander au monde d’être ce qu’on n’incarne pas !

L’intériorité à la base d’une posture altruiste et féconde

Cela fait donc 12 ans que je me suis mis à préparer la résilience, d’abord mentale, comprendre mes pensées l’impact qu’elle sont sur mon corps et ma santé, c’est ce qu’amène aujourd’hui l’épigénétique. J’ai pu le faire en m’ouvrant aux enseignements des grandes traditions de sagesse sans dogmatisme : prendre juste ce qu’elles nous disent des choses sur le réel, l’ego, le conditionnement et cette fantastique découverte à faire en soi. C’est cette introspection qui si elle est une quête authentique et profonde permet d’être au monde autrement… C’est ça dont le monde a le plus besoin, poser des actions moins égocentriques et plus au service de la société et de la vie…

S’impliquer localement

Ensuite après la réalisation du film et un reportage sur les lieux alternatifs en France, j’ai quitté la ville pour vivre depuis 3 ans à la campagne, pas par peur de l’effondrement, mais plus pour la cohérence et la joie que m’apporte de faire mon pain, avec mes céréales, produis mes légumes d’essayer de contribuer à créer du lien social et économique localement. C’est dans cet esprit qu’on on a créé un lieu avec ma compagne pour accueillir les citoyens mais surtout les acteurs du changement ceux qui veulent s’aligner pour que leur action ait un impact.

Du coup, on va continuer de faire expérimenter cet autre mode de vie, et de faire se rencontrer dans un contexte inspirant et bienveillant philosophes, scientifiques, artistes et entrepreneurs pour construire cette nouvelle culture ensemble. Notre lieu, l’espace Totem, s’y prête.

Créer des médias pour nourrir les imaginaires

Et enfin continuer de faire des films des conférences sous d’autres formats avec du sens et de l’humour. Ce qui me passionne c’est de participer à faire les déductions philosophiques de certaines découvertes scientifiques qui nourrissent le nouveau récit ; l’épigénétique les liens entre la conscience, le cerveau, le cœur changent profondément notre rapport à la nature au monde et à nous même donc tout ce qui crée du lien et nous aide à nous déconditionner. Le but ? Que l’humain soit plus aligné avec ses valeurs, interroge le fonctionnement de son ego et requestionne la nature du réel pour s’émerveiller à nouveau du mystère de la vie. Pour moi c’est là que se situent les clefs de l’avènement d’une civilisation plus féconde et harmonieuse, et je pense qu’on y va, on a une fenêtre. C’est maintenant que ça se joue, donc il faut mettre toute notre énergie, notre cœur et notre âme pour faire ce basculement et passer du concept de collapsologie probable à celui de résiliensologie, possible!